Vivre selon la vérité des Commandements de Dieu
Le 9 Avril 2018, la Salle de Presse du Vatican
publiait la troisième exhortation apostolique du Pape François intitulée «Gaudete
et Exsultate» (Soyez dans la joie et l’allégresse) et portant sur la
sainteté dans le monde actuel. C’est la troisième exhortation apostolique du
Saint-Père, après Evangelii
gaudium sur l’annonce de l’Évangile, en 2013, et Amoris
laetitia sur l’amour dans la famille, en 2016.
Il nous fait plaisir de publier de larges
extraits de ce document important, à relire et à méditer, que plusieurs
décrivent comme étant le plus beau texte du pontificat actuel. Plusieurs
s’imaginent que devenir un saint n’est pas la vocation de tous, mais
seulement de quelques âmes d’exception, mais le pape nous rappelle que c’est
vraiment tous et chacun de nous qui sont appelés par Dieu à devenir des
saints, pour accomplir la mission unique que Dieu nous confie.
C’est un sujet d’une extrême importance,
puisqu’il s’agit de notre salut éternel: Dieu désire bien sûr que tous
aillent au Ciel pour passer une éternité de bonheur avec Lui, mais cela ne
se fait pas automatiquement, il y a des conditions à remplir: l’amour de
Dieu et du prochain. Au Ciel, il n’y a que des saints. Ceux qui ne sont pas
saints lors de leur mort corporelle, mais sont tout de même en état de
grâce, passent d’abord par le Purgatoire pour y être purifiés. Et
malheureusement, il existe une troisième possibilité, pour ceux qui meurent
en état de péché mortel: c’est l’enfer, être séparé de Dieu pour l’éternité.
L’exhortation est divisée en cinq chapitres:
l’appel à la sainteté, deux écueils à éviter, les Béatitudes, cinq
caractéristiques de la sainteté pour aujourd’hui, et le combat spirituel que
nous avons à mener pour résister aux tentations du diable, qui «n’est pas un
mythe mais un être qui existe vraiment», dit le pape. Voici donc de larges
extraits de cette exhortation; les numéros sont ceux des paragraphes dans le
texte original:
1. «Soyez dans la joie et l’allégresse» (Mt 5,
12), dit Jésus à ceux qui sont persécutés ou humiliés à cause de lui. Le
Seigneur demande tout; et ce qu’il offre est la vraie vie, le bonheur pour
lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et il n’attend
pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée,
sans consistance.
2. (…) Mon humble objectif, c’est de faire
résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer
dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités. En
effet, le Seigneur a élu chacun d’entre nous pour que nous soyons « saints
et immaculés en sa présence, dans l’amour » (Ep 1, 4).
Les saints «de la porte d’à côté»
L’Église
catholique compte plus de 10 000 saints et bienheureux reconnus
officiellement au calendrier liturgique, mais comme le dit le pape François,
il existe des milliers d’autres personnes qui ne seront jamais canonisées,
mais sont néanmoins parmi les saints du Ciel, les «saints de la porte d’à
côté», peut-être nos parents et grands-parents ou d’autres qui ont vécu
proches de nous.
6. Ne pensons pas uniquement à ceux qui sont
déjà béatifiés ou canonisés. L’Esprit Saint répand la sainteté partout, dans
le saint peuple fidèle de Dieu...
7. J’aime voir la sainteté dans le patient
peuple de Dieu: chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs
enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain
à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de
sourire. Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la
sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté «de la
porte d’à côté», de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la
présence de Dieu, ou, pour employer une autre expression, «la classe moyenne
de la sainteté».
L’appel à la sainteté
10. Ce que je voudrais rappeler par la présente
Exhortation, c’est surtout l’appel à la sainteté que le Seigneur adresse à
chacun d’entre nous, cet appel qu’il t’adresse à toi aussi: «Vous êtes
devenus saints car je suis saint» (Lv 11, 44 ; cf. 1 P 1, 16).
14. Pour être saint, il n’est pas
nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux. Bien des
fois, nous sommes tentés de penser que la sainteté n’est réservée qu’à
ceux qui ont la possibilité de prendre de la distance par rapport aux
occupations ordinaires, afin de consacrer beaucoup de temps à la prière.
Il n’en est pas ainsi. Nous sommes tous appelés à être des saints en
vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos
occupations quotidiennes, là où chacun se trouve.
Es-tu une consacrée ou un consacré? Sois saint
en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié? Sois saint en aimant et en
prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec
l’Église. Es-tu un travailleur? Sois saint en accomplissant honnêtement et
avec compétence ton travail au service de tes frères. Es-tu père, mère,
grand-père ou grand-mère? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants
à suivre Jésus. As-tu de l’autorité? Sois saint en luttant pour le bien
commun et en renonçant à tes intérêts personnels.
15. Laisse la grâce de ton baptême porter du
fruit dans un cheminement de sainteté. Permets que tout soit ouvert à Dieu
et pour cela choisis-le, choisis Dieu sans relâche. Ne te décourage pas,
parce que tu as la force de l’Esprit Saint pour que ce soit possible; et la
sainteté, au fond, c’est le fruit de l’Esprit Saint dans ta vie (cf. Ga 5,
22-23). Quand tu sens la tentation de t’enliser dans ta fragilité, lève les
yeux vers le Crucifié et dis-lui: «Seigneur, je suis un pauvre, mais tu peux
réaliser le miracle de me rendre meilleur».
Dans l’Église, sainte et composée de
pécheurs, tu trouveras tout ce dont tu as besoin pour progresser vers la
sainteté. Le Seigneur l’a remplie de dons par sa Parole, par les
sacrements, les sanctuaires, la vie des communautés, le témoignage de
ses saints, et par une beauté multiforme qui provient de l’amour du
Seigneur, «comme la fiancée qui se pare de ses bijoux» (Is 61,
10).
16. Cette sainteté à laquelle le Seigneur
t’appelle grandira par de petits gestes. Par exemple: une dame va au marché
pour faire des achats, elle rencontre une voisine et commence à parler, et
les critiques arrivent. Mais cette femme se dit en elle-même: «Non, je ne
dirai du mal de personne». Voilà un pas dans la sainteté! Ensuite, à la
maison, son enfant a besoin de parler de ses rêves, et, bien qu’elle soit
fatiguée, elle s’assoit à côté de lui et l’écoute avec patience et
affection. Voilà une autre offrande qui sanctifie! Ensuite, elle connaît un
moment d’angoisse, mais elle se souvient de l’amour de la Vierge Marie,
prend le chapelet et prie avec foi. Voilà une autre voie de sainteté! Elle
sort après dans la rue, rencontre un pauvre et s’arrête pour échanger avec
lui avec affection. Voilà un autre pas!
«Toi aussi, tu as besoin de percevoir la totalité de
ta vie comme une mission. Demande à l’Esprit Saint ce que Jésus attend
de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois
faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission.»
– Pape François
Ta mission dans le Christ
19. Pour un chrétien, il n’est pas
possible de penser à sa propre mission sur terre sans la concevoir comme
un chemin de sainteté, car «voici quelle est la volonté de Dieu: c’est
votre sanctification» (1 Th 4, 3). Chaque saint est une mission; il est
un projet du Père pour refléter et incarner, à un moment déterminé de
l’histoire, un aspect de l’Évangile.
20. Cette mission trouve son sens plénier dans
le Christ et ne se comprend qu’à partir de lui. Au fond, la sainteté, c’est
vivre les mystères de sa vie en union avec lui. Elle consiste à s’associer à
la mort et à la résurrection du Seigneur d’une manière unique et
personnelle, à mourir et à ressusciter constamment avec lui. Mais cela peut
impliquer également de reproduire dans l’existence personnelle divers
aspects de la vie terrestre de Jésus: sa vie cachée, sa vie communautaire,
sa proximité avec les derniers, sa pauvreté et d’autres manifestations du
don de lui-même par amour. La contemplation de ces mystères, comme le
proposait saint Ignace de Loyola, nous amène à les faire chair dans nos
choix et dans nos attitudes. Car «tout dans la vie de Jésus est signe de son
mystère», «toute la vie du Christ est Révélation du Père»…
21. (…) «La mesure de la sainteté est
donnée par la stature que le Christ atteint en nous, par la mesure dans
laquelle, avec la force de l’Esprit Saint, nous modelons toute notre vie
sur la sienne». (Benoît XVI, Audience
générale du 13 Avril 2011.) Ainsi, chaque saint est un message que
l’Esprit Saint puise dans la richesse de Jésus-Christ et offre à son peuple.
23. Pour nous tous, c’est un rappel
fort. Toi aussi, tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme
une mission. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en
reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce
que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque
choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta
propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui
reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui.
25. Comme tu ne peux pas comprendre le Christ
sans le Royaume qu’il est venu apporter, ta propre mission est inséparable
de la construction de ce Royaume: «Cherchez d’abord son Royaume et
sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît» (Mt 6,
33). Ton identification avec le Christ et avec ses désirs implique
l’engagement à construire, avec lui, ce Royaume d’amour, de justice et
de paix pour tout le monde. Le Christ lui-même veut le vivre
avec toi, dans tous les efforts ou les renoncements que cela implique, et
également dans les joies et dans la fécondité qu’il peut t’offrir.
Par conséquent, tu ne te sanctifieras pas sans te donner corps et
âme pour offrir le meilleur de toi-même dans cet engagement.
A ce point-ci de son texte, le Saint-Père
aborde la question du débat entre action et contemplation (voir
l’encadré ci-bas), souligné dans le passage de l’Évangile selon saint
Luc où Marthe et Marie, sœurs de Lazare, reçoivent Jésus. Les deux
(contemplation et action) sont nécessaires, et notre action doit être
basée sur notre contemplation, c’est-à-dire la prière et l’écoute de la
Parole de Dieu:
27. (…) Nous sommes parfois tentés de reléguer
au second plan le dévouement pastoral ou l’engagement dans le monde, comme
si c’étaient des «distractions» sur le chemin de la sanctification et de la
paix intérieure. On oublie que «la vie n’a pas une mission, mais qu’elle est
mission». (…)
29. Cela n’implique pas de déprécier les moments
de quiétude, de solitude et de silence devant Dieu. Bien au contraire! Car
les nouveautés constantes des moyens technologiques, l’attraction des
voyages, les innombrables offres de consommation, ne laissent pas parfois
d’espaces libres où la voix de Dieu puisse résonner. (…) Comment donc ne pas
reconnaître que nous avons besoin d’arrêter cette course fébrile pour
retrouver un espace personnel, parfois douloureux mais toujours fécond, où
s’établit le dialogue sincère avec Dieu? (…)
31. Il nous faut un esprit de sainteté qui
imprègne aussi bien la solitude que le service, aussi bien l’intimité que
l’œuvre d’évangélisation, en sorte que chaque instant soit l’expression d’un
amour dévoué sous le regard du Seigneur. Ainsi, tous les moments seront des
marches sur notre chemin de sanctification.
Plus vivants, plus frères
32. N’aie pas peur de la sainteté. Elle ne
t’enlèvera pas les forces, ni la vie ni la joie. C’est tout le
contraire, car tu arriveras à être ce que le Père a pensé quand il t’a
créé et tu seras fidèle à ton propre être. Dépendre de lui nous libère
des esclavages et nous conduit à reconnaître notre propre
dignité. Cela se reflète en sainte Joséphine Bakhita qui
«enlevée et vendue en esclavage à l’âge de 7 ans, […] endura de nombreuses
souffrances entre les mains de maîtres cruels. Mais elle comprit que la
vérité profonde est que Dieu, et non pas l’homme, est le véritable Maître de
chaque être humain, de toute vie humaine. L’expérience devint une source de
profonde sagesse pour cette humble fille d'Afrique».
33. Dans la mesure où il se sanctifie,
chaque chrétien devient plus fécond pour le monde. Les évêques de
l’Afrique occidentale nous ont enseigné: «Nous sommes appelés dans
l’esprit de la Nouvelle Évangélisation à nous laisser évangéliser et à
évangéliser à travers les responsabilités confiées à tous les baptisés.
Nous devons jouer notre rôle en tant que sel de la terre et lumière du
monde où que nous nous trouvions». (Message pastoral à la fin
de la 2ème Assemblée plénière (29 Février 2016), n. 2.)
34. N’aie pas peur de viser plus haut, de te
laisser aimer et libérer par Dieu. N’aie pas peur de te laisser guider par
l’Esprit Saint. La sainteté ne te rend pas moins humain, car c’est la
rencontre de ta faiblesse avec la force de la grâce. Au fond, comme
disait Léon Bloy, dans la vie
«il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints».
Deux ennemis subtils de la sainteté
Dans le deuxième chapitre de son exhortation
apostolique, le Pape François met en garde contre «deux falsifications
de la sainteté qui pourraient nous faire dévirer du chemin : le
«gnosticisme» (qui échafaude des constructions humaines à la place des
mystères divinement révélés) et le «pélagianisme» (qui implique que nous
pouvons plaire à Dieu par la force naturelle de notre volonté qui n'a
pas besoin de la grâce divine pour inspirer et nourrir le bien en
nous.)
Le résumé de la Loi: «Tu aimeras ton prochain
comme toi-même»
60. Pour éviter cela (le gnosticisme et le
pélagianisme), il est bon de rappeler fréquemment qu’il y a une hiérarchie
des vertus qui nous invite à rechercher l’essentiel. Le primat revient aux
vertus théologales qui ont Dieu pour objet et cause. Et au centre se trouve
la charité. Saint Paul affirme que ce qui compte vraiment, c’est «la foi
opérant par la charité» (Ga 5, 6). Nous sommes appelés à préserver plus
soigneusement la charité: «Celui qui aime autrui a de ce fait accompli la
loi […]. La charité est donc la loi dans sa plénitude» (Rm 13, 8.10). «Car
une seule formule contient toute la Loi en sa plénitude» (Ga 5, 14).
61. En d’autres termes: dans l’épaisse forêt de
préceptes et de prescriptions, Jésus ouvre une brèche qui permet de
distinguer deux visages: celui du Père et celui du frère. Il ne nous offre
pas deux formules ou deux préceptes de plus. Il nous offre deux visages, ou
mieux, un seul, celui de Dieu qui se reflète dans beaucoup d’autres.
Car en chaque frère, spécialement le plus petit, fragile, sans
défense et en celui qui est dans le besoin, se trouve présente l’image
même de Dieu. En effet, avec cette humanité vulnérable
considérée comme déchet, à la fin des temps, le Seigneur façonnera sa
dernière œuvre d’art. Car «qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui a de la valeur
dans la vie, quelles richesses ne s’évanouissent pas? Sûrement deux: le
Seigneur et le prochain. Ces deux richesses ne s’évanouissent pas».
«Comment fait-on pour parvenir à être un bon chrétien?”, la réponse est
simple: il faut mettre en œuvre, chacun à sa manière, ce que Jésus déclare
dans le sermon des béatitudes.»
À la lumière du maître: les Béatitudes
63. Il peut y avoir de nombreuses théories sur
ce qu’est la sainteté, d’abondantes explications et distinctions. Cette
réflexion pourrait être utile, mais rien n’est plus éclairant que de revenir
aux paroles de Jésus et de recueillir sa manière de transmettre la vérité.
Jésus a expliqué avec grande simplicité ce que veut dire être saint,
et il l’a fait quand il nous a enseigné les béatitudes (cf. Mt
5, 3-12; Lc 6, 20-23). Elles sont comme la carte d’identité du
chrétien. Donc, si quelqu’un d’entre nous se pose cette question,
«comment fait-on pour parvenir à être un bon chrétien ?», la réponse est
simple: il faut mettre en œuvre, chacun à sa manière, ce que Jésus
déclare dans le sermon des béatitudes. À travers celles-ci se
dessine le visage du Maître que nous sommes appelés à révéler dans le
quotidien de nos vies.
64. Le mot “heureux” ou “bienheureux”, devient
synonyme de “saint”, parce qu’il exprime le fait que la personne qui est
fidèle à Dieu et qui vit sa Parole atteint, dans le don de soi, le vrai
bonheur.
À contrecourant
65. Bien que les paroles de Jésus puissent nous
sembler poétiques, elles vont toutefois vraiment à contrecourant de ce qui
est habituel, de ce qui se fait dans la société ; et, bien que ce message de
Jésus nous attire, en réalité le monde nous mène vers un autre style de vie.
Les béatitudes ne sont nullement quelque chose de léger ou de superficiel,
bien au contraire; car nous ne pouvons les vivre que si l’Esprit Saint nous
envahit avec toute sa puissance et nous libère de la faiblesse de l’égoïsme,
du confort, de l’orgueil.
66. Écoutons encore Jésus, avec tout l’amour et
le respect que mérite le Maître. Permettons-lui de nous choquer par ses
paroles, de nous provoquer, de nous interpeller en vue d’un changement réel
de vie. Autrement, la sainteté ne sera qu’un mot. Examinons à présent les
différentes béatitudes dans la version de l’Évangile selon Matthieu (cf. Mt
5, 3-12):
«Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume
des cieux est à eux».
67. L’Évangile nous invite à reconnaître la
vérité de notre cœur, pour savoir où nous plaçons la sécurité de notre vie.
En général, le riche se sent en sécurité avec ses richesses, et il croit que
lorsqu’elles sont menacées, tout le sens de sa vie sur terre s’effondre.
Jésus lui-même nous l’a dit dans la parabole du riche insensé, en parlant de
cet homme confiant qui, comme un insensé, ne pensait pas qu’il pourrait
mourir le jour même (cf. Lc 12, 16-21).
68. Les richesses ne te garantissent
rien. Qui plus est, quand le cœur se sent riche, il est tellement
satisfait de lui-même qu’il n’y a plus de place pour la Parole de Dieu,
pour aimer les frères ni pour jouir des choses les plus importantes de
la vie. Il se prive ainsi de plus grands biens. C’est pourquoi
Jésus déclare heureux les pauvres en esprit, ceux qui ont le cœur pauvre, où
le Seigneur peut entrer avec sa nouveauté constante.
69. Cette pauvreté d’esprit est étroitement liée
à la «sainte indifférence» que saint Ignace de Loyola proposait, et par
laquelle nous atteignons une merveilleuse liberté intérieure: «Pour cela il
est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées, en
tout ce qui est laissé à la liberté de notre libre-arbitre et qui ne lui est
pas défendu; de telle manière que nous ne voulions pas, pour notre part,
davantage la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l’honneur
que le déshonneur, une vie longue qu’une vie courte et ainsi de suite pour
tout le reste».
70. Luc ne parle pas d’une pauvreté en «esprit»
mais d’être «pauvre» tout court (cf. Lc 6, 20), et ainsi il nous invite
également à une existence austère et dépouillée. De cette façon, il nous
appelle à partager la vie des plus pauvres, la vie que les Apôtres ont
menée, et en définitive à nous configurer à Jésus qui, étant riche, «s’est
fait pauvre» (2 Co 8, 9).
Être pauvre de cœur, c’est cela la sainteté!
«Heureux les doux, car ils possèderont la
terre».
71. C’est une expression forte, dans ce monde
qui depuis le commencement est un lieu d’inimitié, où l’on se dispute
partout, où, de tous côtés, il y a de la haine, où constamment nous classons
les autres en fonction de leurs idées, de leurs mœurs, voire de leur manière
de parler ou de s’habiller. En définitive, c’est le règne de l’orgueil et de
la vanité, où chacun croit avoir le droit de s’élever au-dessus des autres.
Néanmoins, bien que cela semble impossible, Jésus propose un autre style: la
douceur. C’est ce qu’il pratiquait avec ses propres disciples et c’est ce
que nous voyons au moment de son entrée à Jérusalem: «Voici que ton Roi
vient à toi; modeste, il monte une ânesse» (Mt 21, 5; cf. Zc 9, 9).
Sainte Thérèse de Lisieux
72. Jésus a dit: «Mettez-vous à mon école, car
je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes»
(Mt 11, 29). Si nous vivons tendus, prétentieux face aux autres, nous
finissons par être fatigués et épuisés. Mais si nous regardons leurs limites
et leurs défauts avec tendresse et douceur, sans nous sentir meilleurs
qu’eux, nous pouvons les aider et nous évitons d’user nos énergies en
lamentations inutiles. Pour sainte Thérèse de Lisieux, «la charité
parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point
s’étonner de leurs faiblesses».
73. Paul mentionne la douceur comme un fruit de
l’Esprit Saint (cf. Ga 5, 23). Il propose que, si nous sommes parfois
préoccupés par les mauvaises actions du frère, nous nous approchions pour le
corriger, mais «avec un esprit de douceur» (Ga 6, 1), et il rappelle: «Tu
pourrais bien toi aussi être tenté» (ibid.). Même lorsque l’on défend sa foi
et ses convictions, il faut le faire «avec douceur» (1 P 3, 16), y compris
avec les adversaires qui doivent être traités «avec douceur» (2 Tm 2, 25).
Dans l’Église, bien des fois nous nous sommes trompés pour ne pas avoir
accueilli cette requête de la Parole de Dieu. (…)
Réagir avec une humble douceur, c’est cela la
sainteté!
«Heureux les affligés, car ils seront
consolés».
75. Le monde nous propose le contraire: le
divertissement, la jouissance, le loisir, la diversion, et il nous dit que
c’est cela qui fait la bonne vie. L’homme mondain ignore, détourne le regard
quand il y a des problèmes de maladie ou de souffrance dans sa famille ou
autour de lui. Le monde ne veut pas pleurer: il préfère ignorer les
situations douloureuses, les dissimuler, les cacher. Il s’ingénie à fuir les
situations où il y a de la souffrance, croyant qu’il est possible de masquer
la réalité, où la croix ne peut jamais, jamais manquer.
76. La personne qui voit les choses comme elles
sont réellement se laisse transpercer par la douleur et pleure dans son
cœur, elle est capable de toucher les profondeurs de la vie et d’être
authentiquement heureuse. Cette personne est consolée, mais par le réconfort
de Jésus et non par celui du monde. Elle peut ainsi avoir le courage de
partager la souffrance des autres et elle cesse de fuir les situations
douloureuses.
De cette manière, elle trouve que la vie a un
sens, en aidant l’autre dans sa souffrance, en comprenant les angoisses des
autres, en soulageant les autres. Cette personne sent que l’autre est la
chair de sa chair, elle ne craint pas de s’en approcher jusqu’à toucher sa
blessure, elle compatit jusqu’à se rendre compte que les distances ont été
supprimées. Il devient ainsi possible d’accueillir cette exhortation de
saint Paul: «Pleurez avec qui pleure» (Rm 12, 15).
Savoir pleurer avec les autres, c’est cela la
sainteté!
«Heureux les affamés et les assoiffés de la
justice, car ils seront rassasiés».
77. «Avoir faim et soif» sont des expériences
très intenses, parce qu’elles répondent à des besoins vitaux et sont liées à
l’instinct de survie. Il y a des gens qui avec cette même intensité aspirent
à la justice et la recherchent avec un désir vraiment ardent. Jésus dit
qu’ils seront rassasiés, puisque, tôt ou tard, la justice devient réalité,
et nous, nous pouvons contribuer à ce que ce soit possible, même si nous ne
voyons pas toujours les résultats de cet engagement.
78. Mais la justice que Jésus propose n’est pas
comme celle que le monde recherche; une justice tant de fois entachée par
des intérêts mesquins, manipulée d’un côté ou de l’autre. La réalité nous
montre combien il est facile d’entrer dans les bandes organisées de la
corruption, de participer à cette politique quotidienne du
«donnant-donnant», où tout est affaire. Et que de personnes souffrent
d’injustices, combien sont contraintes à observer, impuissantes, comment les
autres se relaient pour se partager le gâteau de la vie. Certains renoncent
à lutter pour la vraie justice et choisissent de monter dans le train du
vainqueur. Cela n’a rien à voir avec la faim et la soif de justice dont
Jésus fait l’éloge.
79. Une telle justice commence à devenir réalité
dans la vie de chacun lorsque l’on est juste dans ses propres décisions, et
elle se manifeste ensuite, quand on recherche la justice pour les pauvres et
les faibles. Il est vrai que le mot «justice» peut être synonyme de fidélité
à la volonté de Dieu par toute notre vie, mais si nous lui donnons un sens
très général, nous oublions qu’elle se révèle en particulier dans la justice
envers les désemparés: «Recherchez le droit, redressez le violent! Faites
droit à l’orphelin, plaidez pour la veuve!» (Is 1, 17).
Rechercher la justice avec faim et soif, c’est
cela la sainteté!
«Heureux les miséricordieux, car ils
obtiendront miséricorde».
80. La miséricorde a deux aspects: elle consiste
à donner, à aider, à servir les autres, et aussi à pardonner, à comprendre.
Matthieu le résume dans une règle d’or: «Ainsi, tout ce que vous voulez que
les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux» (7, 12). Le
Catéchisme nous rappelle que cette loi doit être appliquée «dans tous les
cas», spécialement quand quelqu’un «est quelquefois affronté à des
situations qui rendent le jugement moral moins assuré et la décision
difficile».
81. Donner et pardonner, c’est essayer
de reproduire dans nos vies un petit reflet de la perfection de Dieu qui
donne et pardonne en surabondance. C’est pourquoi, dans
l’évangile de Luc, nous n’entendons plus le «soyez parfaits» (Mt 5, 48)
mais: «Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant. Ne
jugez pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas et vous ne serez pas
condamnés; remettez, et il vous sera remis. Donnez et l’on vous donnera» (6,
36-38). Et puis Luc ajoute quelque chose que nous ne devrions pas ignorer:
«De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour» (6, 38).
La mesure que nous utilisons pour comprendre et pour pardonner nous
sera appliquée pour nous pardonner. La mesure que nous appliquons pour
donner, nous sera appliquée au ciel pour nous récompenser. Nous n’avons
pas intérêt à l’oublier.
82. Jésus ne dit pas: «Heureux ceux qui
planifient la vengeance», mais il appelle heureux ceux qui pardonnent et qui
le font «jusqu’à soixante-dix-fois sept fois» (Mt 18, 22). Il faut savoir
que tous, nous constituons une armée de gens pardonnés. Nous tous, nous
avons bénéficié de la compassion divine. Si nous nous approchons sincèrement
du Seigneur et si nous tendons l’oreille, nous entendrons parfois
probablement ce reproche: «Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton
compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi?» (Mt 18, 33). Regarder et agir
avec miséricorde, c’est cela la sainteté!
«Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu».
83. Cette béatitude concerne les personnes qui
ont un cœur simple, pur, sans souillure, car un cœur qui sait aimer ne
laisse pas entrer dans sa vie ce qui porte atteinte à cet amour, ce qui le
fragilise ou ce qui le met en danger. Dans la Bible, le cœur, ce sont nos
intentions véritables, ce que nous cherchons vraiment et que nous désirons,
au-delà de ce que nous laissons transparaître: «Car ils [les hommes] ne
voient que les yeux, mais le Seigneur voit le cœur» (1 S 16, 7). Il cherche
à parler à notre cœur (cf. Os 2, 16) et il désire y écrire sa Loi (cf. Jr.
31, 33). En définitive, il veut nous donner un cœur nouveau (cf. Ez 36, 26).
84. Plus que sur toute chose, il faut veiller
sur le cœur (cf. Pr 4, 23). S’il n’est en rien souillé par le mensonge, ce
cœur a une valeur réelle pour le Seigneur. Il «fuit la fourberie, il se
retire devant des pensées sans intelligence» (Sg 1, 5). Le Père, qui «voit
dans le secret» (Mt 6, 6), reconnaît ce qui n’est pas pur, autrement dit, ce
qui n’est pas sincère, mais qui est seulement une coquille et une apparence,
tout comme le Fils sait «ce qu'il y [a] dans l'homme» (Jn 2, 25).
85. Il est vrai qu’il n’y a pas d’amour sans des
œuvres d’amour, mais cette béatitude nous rappelle que le Seigneur demande
un don de soi au frère qui vienne du cœur, puisque «quand je distribuerais
tous mes biens en aumône, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je
n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien » (1 Co 13, 3). Dans l’Évangile
selon Matthieu, nous voyons aussi que ce qui procède du cœur, c’est cela qui
souille l’homme (cf. 15, 18), car de là proviennent, entre autres, les
crimes, le vol, les faux témoignages. (cf. Mt 15, 19). Les désirs et les
décisions les plus profonds, qui nous guident réellement, trouvent leur
origine dans les intentions du cœur.
86. Quand le cœur aime Dieu et le prochain (cf.
Mt 22, 36-40), quand telle est son intention véritable et non pas de vaines
paroles, alors ce cœur est pur et il peut voir Dieu. Saint Paul, dans son
hymne à la charité, rappelle que «nous voyons, à présent, dans un miroir, en
énigme» (1 Co 13, 12), mais dans la mesure où règne l’amour vrai, nous
serons capables de voir «face à face» (ibid.). Jésus promet que ceux qui ont
un cœur pur «verront Dieu».
Garder le cœur pur de tout ce qui souille
l’amour, c’est cela la sainteté!
«Heureux les artisans de paix, car ils seront
appelés fils de Dieu».
87. Cette béatitude nous fait penser aux
nombreuses situations de guerre qui se répètent. En ce qui nous concerne, il
est fréquent que nous soyons des instigateurs de conflits ou au moins des
causes de malentendus. Par exemple, quand j’entends quelque chose de
quelqu’un, que je vais voir une autre personne et que je le lui répète; et
que j’en fais même une deuxième version un peu plus étoffée et que je la
propage. Et si je réussis à faire plus de mal, il semble que cela me donne
davantage de satisfaction. Le monde des ragots, fait de gens qui
s’emploient à critiquer et à détruire, ne construit pas la paix. Ces
gens sont au contraire des ennemis de la paix et aucunement
bienheureux.
88. Les pacifiques sont source de paix, ils
bâtissent la paix et l’amitié sociales. À ceux qui s’efforcent de semer la
paix en tous lieux, Jésus a fait une merveilleuse promesse: «Ils seront
appelés fils de Dieu» (Mt 5, 9). Il a demandé à ses disciples de dire en
entrant dans une maison: «Paix à cette maison! » (Lc 10, 5). La Parole de
Dieu exhorte chaque croyant à rechercher la paix «en union avec tous» (cf. 2
Tm 2, 22), car «un fruit de justice est semé dans la paix pour ceux qui
produisent la paix» (Jc 3, 18). Et si parfois, dans notre communauté, nous
avons des doutes quant à ce que nous devons faire, «poursuivons donc ce qui
favorise la paix» (Rm 14, 19), parce que l’unité est supérieure au conflit.
89. Il n’est pas facile de bâtir cette paix
évangélique qui n’exclut personne mais qui inclut également ceux qui sont un
peu étranges, les personnes difficiles et compliquées, ceux qui réclament de
l’attention, ceux qui sont différents, ceux qui sont malmenés par la vie,
ceux qui ont d’autres intérêts. C’est dur et cela requiert une grande
ouverture d’esprit et de cœur, parce qu’il ne s’agit pas d’«un consensus de
bureau ou d’une paix éphémère, pour une minorité heureuse» ni d’un projet
«de quelques-uns destiné à quelques-uns». Il ne s’agit pas non plus
d’ignorer ou de dissimuler les conflits, mais «d’accepter de supporter le
conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau
processus». Il s’agit d’être des artisans de paix, parce que bâtir la paix
est un art qui exige sérénité, créativité, sensibilité et dextérité.
Semer la paix autour de nous, c’est cela la
sainteté!
«Heureux les persécutés pour la justice, car le
Royaume des cieux est à eux».
90. Jésus lui-même souligne que ce chemin va à
contrecourant, au point de nous transformer en sujets qui interpellent la
société par leur vie, en personnes qui dérangent. Jésus rappelle combien de
personnes sont persécutées et ont été persécutées simplement pour avoir
lutté pour la justice, pour avoir vécu leurs engagements envers Dieu et
envers les autres. Si nous ne voulons pas sombrer dans une obscure
médiocrité, ne recherchons pas une vie confortable, car «qui veut […] sauver
sa vie la perdra» (Mt 16, 25).
91. Pour vivre l’Évangile, on ne peut pas
s’attendre à ce que tout autour de nous soit favorable, parce que souvent
les ambitions du pouvoir et les intérêts mondains jouent contre nous. Saint
Jean-Paul II disait qu’«une société est aliénée quand, dans les formes de
son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend
plus difficile la réalisation [du] don [de soi] et la constitution de [la]
solidarité entre hommes». Dans une telle société aliénée, prise dans un
enchevêtrement politique, médiatique, économique, culturel et même religieux
qui empêche un authentique développement humain et social, il devient
difficile de vivre les béatitudes, et cela est même mal vu, suspecté,
ridiculisé.
92. La croix, en particulier les peines et les
souffrances que nous supportons pour suivre le commandement de l’amour et le
chemin de la justice, est une source de maturation et de sanctification.
Rappelons-nous que, lorsque le Nouveau Testament parle des souffrances qu’il
faut supporter pour l’Évangile, il se réfère précisément aux persécutions.
93. Mais nous parlons des persécutions
inévitables, non pas de celles que nous pouvons causer nous-mêmes par une
mauvaise façon de traiter les autres. Un saint n’est pas quelqu’un de
bizarre, de distant, qui se rend insupportable par sa vanité, sa négativité
et ses rancœurs. Les Apôtres du Christ n’étaient pas ainsi. Le livre des
Actes rapporte avec insistance que ceux-ci jouissaient de la sympathie «de
tout le peuple» (2, 47 ; cf. 4, 21.33 ; 5, 13), tandis que certaines
autorités les harcelaient et les persécutaient (cf. 4, 1-3 ; 5, 17-18).
94. Les persécutions ne sont pas une
réalité du passé, parce qu’aujourd’hui également, nous en subissons, que
ce soit d’une manière sanglante, comme tant de martyrs contemporains, ou
d’une façon plus subtile, à travers des calomnies et des mensonges.
Jésus dit d’être heureux quand «on dira faussement contre vous toute
sorte d’infamie» (Mt 5, 11). D’autres fois, il s’agit de moqueries qui
cherchent à défigurer notre foi et à nous faire passer pour des êtres
ridicules.
Accepter chaque jour le chemin de l’Évangile
même s’il nous crée des problèmes, c’est cela la sainteté!
Le grand critère: L’Évangile du jugement
dernier (Matthieu 25)
95. Dans le chapitre 25 de l’Évangile selon
Matthieu (vv. 31-46), Jésus s’arrête de nouveau sur l’une des béatitudes,
celle qui déclare heureux les miséricordieux. Si nous recherchons cette
sainteté qui plaît aux yeux de Dieu, nous trouvons précisément dans ce texte
un critère sur la base duquel nous serons jugés: «J’ai eu faim et vous
m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un
étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous
m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir» (25, 35-36).
96. Donc, être saint ne signifie pas avoir le
regard figé dans une prétendue extase. Saint Jean-Paul II disait que « si
nous sommes vraiment repartis de la contemplation du Christ, nous devrons
savoir le découvrir surtout dans le visage de ceux auxquels il a voulu
lui-même s’identifier ». Le texte de Matthieu 25, 35-36 « n’est pas une
simple invitation à la charité; c’est une page de christologie qui projette
un rayon de lumière sur le mystère du Christ». Dans cet appel à le
reconnaître dans les pauvres et les souffrants, se révèle le cœur même du
Christ, ses sentiments et ses choix les plus profonds, auxquels tout saint
essaie de se conformer.
97. Vu le caractère formel de ces
requêtes de Jésus, il est de mon devoir de supplier les chrétiens de les
accepter et de les recevoir avec une ouverture d’esprit sincère,
«sine glossa», autrement dit, sans commentaire, sans
élucubrations et sans des excuses qui les privent de leur force. Le
Seigneur nous a précisé que la sainteté ne peut pas être comprise ni
être vécue en dehors de ces exigences, parce que la miséricorde est «le
cœur battant de l’Évangile».
98. Quand je rencontre une personne dormant
exposée aux intempéries, dans une nuit froide, je peux considérer que ce
fagot est un imprévu qui m’arrête, un délinquant désœuvré, un obstacle sur
mon chemin, un aiguillon gênant pour ma conscience, un problème que doivent
résoudre les hommes politiques, et peut-être même un déchet qui pollue
l’espace public. Ou bien je peux réagir à partir de la foi et de la charité,
et reconnaître en elle un être humain doté de la même dignité que moi, une
créature infiniment aimée par le Père, une image de Dieu, un frère racheté
par Jésus-Christ. C’est cela être chrétien! Ou bien peut-on comprendre la
sainteté en dehors de cette reconnaissance vivante de la dignité de tout
être humain?
99. Pour les chrétiens, cela implique une saine
et permanente insatisfaction. Bien que soulager une seule personne
justifierait déjà tous nos efforts, cela ne nous suffit pas. Les
Evêques du Canada l’ont exprimé clairement en soulignant que, dans les
enseignements bibliques sur le Jubilé, par exemple, il ne s’agit pas
seulement d’accomplir quelques bonnes œuvres mais de rechercher un
changement social:
«Pour que les générations futures soient
également libérées, il est clair que l’objectif doit être la
restauration de systèmes sociaux et économiques justes de manière que,
désormais, il ne puisse plus y avoir d’exclusion». (Conférence
Canadienne des Évêques catholiques: Commission des Affaires Sociales, Lettre
ouverte aux membres du Parlement, Le bien commun ou l’exclusion, un choix
pour les canadiens, 1er Février 2001, n. 9.)
À l’une de ses religieuses qui était en prière devant
le tabernacle et qui hésitait à quitter la chapelle pour aller prendre
soin d’un malade, saint Vincent de Paul répondait: «S’il faut quitter
l’oraison pour aller à ce malade, faites-le et ainsi vous quitterez Dieu
à l’oraison et vous le trouverez chez ce malade.» C’est quitter Dieu
pour Dieu.
Les idéologies qui mutilent le cœur de
l’Evangile
100. Je regrette que parfois les idéologies nous
conduisent à deux erreurs nuisibles. D’une part, celle des chrétiens qui
séparent ces exigences de l’Évangile de leur relation personnelle avec le
Seigneur, de l’union intérieure avec lui, de la grâce. Ainsi, le
christianisme devient une espèce d’ONG, privée de cette mystique lumineuse
qu’ont si bien vécue et manifestée saint François d’Assise, saint Vincent de
Paul, sainte Teresa de Calcutta, et beaucoup d’autres. Chez ces grands
saints, ni la prière, ni l’amour de Dieu, ni la lecture de l’Évangile n’ont
diminué la passion ou l’efficacité du don de soi au prochain, mais bien au
contraire.
101. Est également préjudiciable et idéologique
l’erreur de ceux qui vivent en suspectant l’engagement social des autres, le
considérant comme quelque chose de superficiel, de mondain, de laïcisant,
d’immanentiste, de communiste, de populiste. Ou bien, ils le relativisent
comme s’il y avait d’autres choses plus importantes ou comme si les
intéressait seulement une certaine éthique ou une cause qu’eux-mêmes
défendent.
La défense de l’innocent qui n’est pas
encore né, par exemple, doit être sans équivoque, ferme et passionnée,
parce que là est en jeu la dignité de la vie humaine, toujours sacrée,
et l’amour de chaque personne indépendamment de son développement exige
cela. Mais est également sacrée la vie des pauvres qui sont déjà nés, de
ceux qui se débattent dans la misère, l’abandon, le mépris, la traite
des personnes, l’euthanasie cachée des malades et des personnes âgées
privées d’attention, dans les nouvelles formes d’esclavage, et dans tout
genre de marginalisation.
(Note de Vers Demain:Donc le Saint-Père ne
dit pas que de lutter contre l’avortement n’est pas important, au
contraire, mais qu’il faut aussi lutter pour la dignité de chaque être
humain, de sa conception jusqu’à sa mort naturelle, pour s’assurer qu’il
ait des conditions de vie décentes.)
Nous ne pouvons pas envisager un idéal
de sainteté qui ignore l’injustice de ce monde où certains festoient,
dépensent allègrement et réduisent leur vie aux nouveautés de la
consommation, alors que, dans le même temps, d’autres regardent
seulement du dehors, pendant que leur vie s’écoule et finit
misérablement.
102. On entend fréquemment que, face au
relativisme et aux défaillances du monde actuel, la situation des migrants,
par exemple, serait un problème mineur. Certains catholiques affirment que
c’est un sujet secondaire à côté des questions «sérieuses» de la bioéthique.
Qu’un homme politique préoccupé par ses succès dise une telle chose, on peut
arriver à la comprendre; mais pas un chrétien, à qui ne sied que l’attitude
de se mettre à la place de ce frère qui risque sa vie pour donner un avenir
à ses enfants. Pouvons-nous reconnaître là précisément ce que Jésus-Christ
nous demande quand il nous dit que nous l’accueillons lui-même dans chaque
étranger (cf. Mt 25, 35)? Saint Benoît l’avait accepté sans réserve et, bien
que cela puisse «compliquer» la vie des moines, il a disposé que tous les
hôtes qui se présenteraient au monastère, on les accueille «comme le Christ»
en l’exprimant même par des gestes d’adoration, et que les pauvres et les
pèlerins soient traités «avec le plus grand soin et sollicitude».
103. L’Ancien Testament ordonne quelque chose de
semblable quand il dit: «Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras,
car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Égypte» (Ex 22, 20).
«L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu
l’aimeras comme toi-même, car vous avez été des étrangers au pays d’Égypte »
(Lv 19, 33-34). Par conséquent, il ne s’agit pas d’une invention d’un Pape
ou d’un délire passager. Nous aussi, dans le contexte actuel, nous sommes
appelés à parcourir le chemin de l’illumination spirituelle que nous
indiquait le prophète Isaïe quand il s’interrogeait sur ce qui plaît à Dieu:
«N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres
sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui
qui est ta propre chair? Alors ta lumière éclatera comme l’aurore» (58,
7-8).
Le culte qui lui plaît le plus
104. Nous pourrions penser que nous rendons
gloire à Dieu seulement par le culte et la prière, ou uniquement en
respectant certaines normes éthiques – certes la primauté revient à la
relation avec Dieu – et nous oublions que le critère pour évaluer notre vie
est, avant tout, ce que nous avons fait pour les autres. La prière a
de la valeur si elle alimente un don de soi quotidien par amour. Notre
culte plaît à Dieu quand nous y mettons la volonté de vivre avec
générosité et quand nous laissons le don reçu de Dieu se traduire dans
le don de nous-mêmes aux frères.
105. Pour la même raison, la meilleure façon de
discerner si notre approche de la prière est authentique sera de regarder
dans quelle mesure notre vie est en train de se transformer à la lumière de
la miséricorde. En effet, «la miséricorde n’est pas seulement l’agir du
Père, mais elle devient le critère pour comprendre qui sont ses véritables
enfants». Elle «est le pilier qui soutient la vie de l’Église». Je voudrais
souligner une fois de plus que, si la miséricorde n’exclut pas la justice et
la vérité, «avant tout, nous devons dire que la miséricorde est la plénitude
de la justice et la manifestation la plus lumineuse de la vérité de Dieu».
Elle «est la clef du ciel».
106. Je ne peux pas m’empêcher de rappeler cette
question que se posait saint Thomas d’Aquin quand il examinait quelles sont
nos actions les plus grandes, quelles sont les œuvres extérieures qui
manifestent le mieux notre amour de Dieu. Il a répondu sans hésiter
que ce sont les œuvres de miséricorde envers le prochain, plus que les
actes de culte: «Les sacrifices et les offrandes qui font
partie du culte divin ne sont pas pour Dieu lui-même, mais pour nous et nos
proches. Lui-même n’en a nul besoin, et s’il les veut, c’est pour exercer
notre dévotion et pour aider le prochain. C’est pourquoi la miséricorde qui
subvient aux besoins des autres, lui agrée davantage, étant plus
immédiatement utile au prochain».
107. Celui qui veut vraiment rendre gloire à
Dieu par sa vie, celui qui désire réellement se sanctifier pour que son
existence glorifie le Saint, est appelé à se consacrer, à s’employer, et à
s’évertuer à essayer de vivre les œuvres de miséricorde. C’est ce qu’a
parfaitement compris sainte Teresa de Calcutta: «Oui, j’ai beaucoup de
faiblesses humaines, beaucoup de misères humaines […] Mais il s’abaisse et
il se sert de nous, de vous et de moi, pour que nous soyons son amour et sa
compassion dans le monde, malgré nos péchés, malgré nos misères et nos
défauts. Il dépend de nous pour aimer le monde, et lui prouver à quel point
il l’aime. Si nous nous occupons trop de nous-mêmes, nous n’aurons plus de
temps pour les autres».
108. Le consumérisme hédoniste peut nous jouer
un mauvais tour, parce qu’avec l’obsession de passer du bon temps, nous
finissons par être excessivement axés sur nous-mêmes, sur nos droits et sur
la hantise d’avoir du temps libre pour en jouir. Il sera difficile pour nous
de nous soucier de ceux qui se sentent mal et de consacrer des énergies à
les aider, si nous ne cultivons pas une certaine austérité, si nous ne
luttons pas contre cette fièvre que nous impose la société de consommation
pour nous vendre des choses, et qui finit par nous transformer en pauvres
insatisfaits qui veulent tout avoir et tout essayer.
La consommation de l’information superficielle
et les formes de communication rapide et virtuelle peuvent également être un
facteur d’abrutissement qui nous enlève tout notre temps et nous éloigne de
la chair souffrante des frères. Au milieu de ce tourbillon actuel,
l’Évangile vient résonner de nouveau pour nous offrir une vie différente,
plus saine et plus heureuse.
109. La force du témoignage des saints,
c’est d’observer les béatitudes et le critère du jugement dernier. Ce
sont peu de paroles, simples mais pratiques et valables pour tout le
monde, parce que le christianisme est principalement fait pour être
pratiqué, et s’il est objet de réflexion, ceci n’est valable que quand
il nous aide à incarner l’Évangile dans la vie quotidienne. Je
recommande de nouveau de relire fréquemment ces grands textes bibliques,
de se les rappeler, de prier en s’en servant, d’essayer de les faire
chair. Ils nous feront du bien, ils nous rendront vraiment
heureux.
Quelques caractéristiques de la sainteté dans
le monde actuel
110. Dans le grand tableau de la sainteté que
nous proposent les béatitudes et Matthieu 25, 31-46, je voudrais recueillir
certaines caractéristiques ou expressions spirituelles qui, à mon avis, sont
indispensables pour comprendre le style de vie auquel Jésus nous appelle. Je
ne vais pas m’attarder à expliquer les moyens de sanctification que nous
connaissons déjà: les différentes méthodes de prière, les précieux
sacrements de l’Eucharistie et de la Réconciliation, l’offrande de
sacrifices, les diverses formes de dévotion, la direction spirituelle,
et tant d’autres. Je me référerai uniquement à quelques aspects
de l’appel à la sainteté dont j’espère qu’ils résonneront de manière
spéciale. (...)
Endurance, patience et douceur
112. La première de ces grandes
caractéristiques, c’est d’être centré, solidement axé sur Dieu qui
aime et qui soutient. Grâce à cette force intérieure, il est
possible d’endurer, de supporter les contrariétés, les vicissitudes de la
vie, et aussi les agressions de la part des autres, leurs infidélités et
leurs défauts: «Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» (Rm 8, 31).
Voilà la source de la paix qui s’exprime dans les attitudes d’un saint.
Grâce à cette force intérieure, le témoignage de sainteté, dans notre monde
pressé, changeant et agressif, est fait de patience et de constance dans le
bien. (…)
118. L’humilité ne peut
s’enraciner dans le cœur qu’à travers les humiliations. Sans elles, il n’y a
ni humilité ni sainteté. Si tu n’es pas capable de supporter et de souffrir
quelques humiliations, tu n’es pas humble et tu n’es pas sur le chemin de la
sainteté. La sainteté que Dieu offre à son Église vient à travers
l’humiliation de son Fils. Voilà le chemin!
L’humiliation te conduit à ressembler à Jésus,
c’est une partie inéluctable de l’imitation de Jésus-Christ: «Le Christ […]
a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses
traces» (1 P 2, 21). Pour sa part, il exprime l’humilité du Père qui
s’humilie pour marcher avec son peuple, qui supporte ses infidélités et ses
murmures (cf. Ex 34, 6-9 ; Sg 11, 23-12, 2; Lc 6, 36). C’est pourquoi les
Apôtres, après l’humiliation, étaient «tout joyeux d’avoir été jugés dignes
de subir des outrages pour le Nom de Jésus» (Ac 5, 41). (…)
120. Je ne dis pas que l’humiliation soit
quelque chose d’agréable, car ce serait du masochisme, mais je dis qu’il
s’agit d’un chemin pour imiter Jésus et grandir dans l’union avec lui. Cela
ne va pas de soi et le monde se moque d’une pareille proposition. C’est une
grâce qu’il nous faut demander: «Seigneur, quand arrivent les humiliations,
aide-moi à sentir que je suis derrière toi, sur ton chemin». (…)
Joie et sens de l’humour
122. Ce qui a été dit jusqu’à présent n’implique
pas un esprit inhibé, triste, aigri, mélancolique ou un profil bas amorphe.
Le saint est capable de vivre joyeux et avec le sens de l’humour. Sans
perdre le réalisme, il éclaire les autres avec un esprit positif et rempli
d’espérance. (...)
126. Ordinairement, la joie chrétienne est
accompagnée du sens de l’humour, si remarquable, par exemple, chez saint
Thomas More, chez saint Vincent de Paul ou chez saint Philippe Néri. La
mauvaise humeur n’est pas un signe de sainteté: « Eloigne de ton cœur le
chagrin» (Qo 11, 10). (...)
Saint Thomas More (1478-1535) était le chancelier du roi Henri VIII
d’Angleterre. Pour sa fidélité à l’Église de Rome, il fut décapité
par le roi. Canonisé en 1935, il fut déclaré par saint Jean-Paul II,
en 2000, saint patron des responsables de gouvernement et des hommes
politiques. Voici la prière composée par saint Thomas More pour
obtenir le sens de l’humour:
Donne-moi une bonne digestion,
Seigneur, et aussi quelque chose à digérer.
Donne-moi la santé du corps avec
le sens de la garder au mieux,
Donne-moi une âme sainte,
Seigneur, qui ait les yeux sur la beauté et la pureté, afin
qu’elle ne s’épouvante pas en voyant le péché, mais sache
redresser la situation.
Donne-moi une âme qui ignore
l’ennui, le gémissement et le soupir.
Ne permets pas que je me fasse
trop de souci pour cette chose encombrante que j’appelle
«moi».
Seigneur, donne-moi l’humour pour
que je tire quelque bonheur de cette vie et en fasse profiter
les autres.
Audace et ferveur
129. En même temps, la sainteté est audace, elle
est une incitation à l’évangélisation qui laisse une marque dans ce monde.
Pour que cela soit possible, Jésus lui-même vient à notre rencontre et nous
répète avec sérénité et fermeté: «Soyez sans crainte» (Mc 6, 50). «Et voici
que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde» (Mt 28, 20).
Ces paroles nous permettent de marcher et de servir dans cette attitude
pleine de courage que suscitait l’Esprit Saint chez les Apôtres et qui les
conduisait à annoncer Jésus-Christ. (…)
138. L’exemple de nombreux prêtres, religieuses,
religieux et laïcs qui se consacrent à évangéliser et à servir avec grande
fidélité, bien des fois en risquant leurs vies et sûrement au prix de leur
confort, nous galvanise. Leur témoignage nous rappelle que l’Église n’a pas
tant besoin de bureaucrates et de fonctionnaires, que de missionnaires
passionnés, dévorés par l’enthousiasme de transmettre la vraie vie. Les
saints surprennent, dérangent, parce que leurs vies nous invitent à sortir
de la médiocrité tranquille et anesthésiante. (...)
En prière constante
147. Finalement, même si cela semble évident,
souvenons-nous que la sainteté est faite d’une ouverture habituelle à la
transcendance, qui s’exprime dans la prière et dans
l’adoration. Le saint est une personne dotée d’un esprit de
prière, qui a besoin de communiquer avec Dieu. C’est quelqu’un qui ne
supporte pas d’être asphyxié dans l’immanence close de ce monde, et au
milieu de ses efforts et de ses engagements, il soupire vers Dieu, il sort
de lui-même dans la louange et élargit ses limites dans la contemplation du
Seigneur. Je ne crois pas dans la sainteté sans prière, bien qu’il ne
s’agisse pas nécessairement de longs moments ou de sentiments intenses.
148. Saint Jean de la Croix recommandait de
«s’efforcer de vivre toujours en la présence de Dieu, soit réelle, soit
imaginaire, soit unitive, selon que les actions commandées le permettent».
Au fond, c’est le désir de Dieu qui ne peut se lasser de se manifester de
quelque manière dans notre vie quotidienne: «Efforcez-vous de vivre dans une
oraison continuelle, sans l’abandonner au milieu des exercices corporels.
Que vous mangiez, que vous buviez [...], que vous parliez, que vous traitiez
avec les séculiers, ou que vous fassiez toute autre chose, entretenez
constamment en vous le désir de Dieu, élevez vers lui vos affections».
149. Cependant, pour que cela soit possible, il
faut aussi quelques moments uniquement pour Dieu, dans la solitude avec lui.
Pour sainte Thérèse d’Avila, la prière, c’est «un commerce intime d’amitié
où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé».
Je voudrais insister sur le fait que ce n’est pas seulement pour
quelques privilégiés, mais pour tous, car « nous avons tous besoin de ce
silence chargé de présence adorée». La prière confiante est une réaction
du cœur qui s’ouvre à Dieu face à face, où on fait taire tous les bruits
pour écouter la voix suave du Seigneur qui résonne dans le
silence.
150. Dans le silence, il est possible de
discerner, à la lumière de l’Esprit, les chemins de sainteté que le Seigneur
nous propose. Autrement, toutes nos décisions ne pourront être que des
«décorations» qui, au lieu d’exalter l’Évangile dans nos vies, le
recouvriront ou l’étoufferont. Pour tout disciple, il est indispensable
d’être avec le Maître, de l’écouter, d’apprendre de lui, d’apprendre
toujours. Si nous n’écoutons pas, toutes nos paroles ne seront que du bruit
qui ne sert à rien.
151. Souvenons-nous que «c’est la contemplation
du visage de Jésus mort et ressuscité qui recompose notre humanité, même
celle qui est fragmentée par les vicissitudes de la vie, ou celle qui est
marquée par le péché. Nous ne devons pas apprivoiser la puissance du visage
du Christ». J’ose donc te demander: Y a-t-il des moments où tu te mets en sa
présence en silence, où tu restes avec lui sans hâte, et tu te laisses
regarder par lui? Est-ce que tu laisses son feu embraser ton cœur? Si tu ne
lui permets pas d’alimenter la chaleur de son amour et de sa tendresse, tu
n’auras pas de feu, et ainsi comment pourras-tu enflammer le cœur des autres
par ton témoignage et par tes paroles? Et si devant le visage du Christ tu
ne parviens pas à te laisser guérir et transformer, pénètre donc les
entrailles du Seigneur, entre dans ses plaies, car c’est là que la
miséricorde divine a son siège. (Cf. saint Bernard de Clairvaux, Sermon
sur le cantique des cantiques») (…)
155. Si nous reconnaissons vraiment que Dieu
existe, nous ne pouvons pas nous lasser de l’adorer, parfois dans un silence
débordant d’admiration, ou de le chanter dans une louange festive.
Nous exprimons ainsi ce que vivait le bienheureux Charles de Foucauld
quand il disait: «Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris
que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour
Lui».
Il y a aussi, dans la vie du peuple pèlerin, de
nombreux gestes simples de pure adoration, comme par exemple lorsque «le
regard du pèlerin se fixe sur une image qui symbolise la tendresse et la
proximité de Dieu. L’amour s’arrête, contemple le mystère, le savoure dans
le silence».
156. La lecture priante de la Parole de Dieu,
«plus douce que le miel» (Ps 119, 103) et «plus incisive qu’aucun glaive à
deux tranchants» (He 4, 12) nous permet de nous arrêter pour écouter le
Maître afin qu’il soit lampe sur nos pas, lumière sur notre route (cf. Ps
119, 105). Comme les Évêques de l’Inde l’ont bien rappelé: «La Parole de
Dieu n’est pas seulement une dévotion parmi tant d’autres, certes belle mais
optionnelle ; elle appartient au cœur et à l’identité même de la vie
chrétienne. La Parole a en elle-même le pouvoir de transformer les vies».
157. La rencontre avec Jésus dans les
Écritures nous conduit à l’Eucharistie, où cette même Parole atteint son
efficacité maximale, car elle est présence réelle de celui qui est la
Parole vivante. Là, l’unique Absolu reçoit la plus grande
adoration que puisse lui rendre cette terre, car c’est le Christ qui
s’offre. Et quand nous le recevons dans la communion, nous renouvelons notre
alliance avec lui et nous lui permettons de réaliser toujours davantage son
œuvre de transformation.
Le combat et la vigilance
158. La vie chrétienne est un combat permanent.
Il faut de la force et du courage pour résister aux tentations du diable et
annoncer l’Évangile. Cette lutte est très belle, car elle nous permet de
célébrer chaque fois le Seigneur vainqueur dans notre vie.
159. Il ne s’agit pas seulement d’un combat
contre le monde et la mentalité mondaine qui nous trompe, nous abrutit et
fait de nous des médiocres dépourvus d’engagement et sans joie. Il ne se
réduit pas non plus à une lutte contre sa propre fragilité et contre ses
propres inclinations (chacun a la sienne: la paresse, la luxure, l’envie, la
jalousie, entre autres). C’est aussi une lutte permanente contre le
diable qui est le prince du mal. Jésus lui-même fête nos
victoires. Il se réjouissait quand ses disciples arrivaient à progresser
dans l’annonce de l’Evangile, en surmontant les obstacles du Malin, et il
s’exclamait: «Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair» (Lc 10, 18).
«Il ne s’agit pas seulement d’un combat contre le
monde et la mentalité mondaine qui nous trompe, ou contre nos propres
inclinations... C’est aussi une lutte permanente contre le diable qui
est le prince du mal…. Ne pensons donc pas que c’est un mythe, une
représentation, un symbole, une figure ou une idée... il rôde «comme un
lion rugissant cherchant qui dévorer» (1P 5, 8).
Plus qu’un mythe – le diable existe
160. Nous n’admettrons pas l’existence du diable
si nous nous évertuons à regarder la vie seulement avec des critères
empiriques et sans le sens du surnaturel. Précisément, la conviction que ce
pouvoir malin est parmi nous est ce qui nous permet de comprendre pourquoi
le mal a parfois tant de force destructrice. Les auteurs bibliques avaient
certes un bagage conceptuel limité pour exprimer certaines réalités et au
temps de Jésus, on pouvait confondre, par exemple, une épilepsie avec la
possession du démon. Cependant cela ne doit pas nous porter à trop
simplifier la réalité en disant que tous les cas rapportés dans les
Évangiles étaient des maladies psychiques et qu’en définitive le démon
n’existe pas ou n’agit pas. Sa présence se trouve à la première page des
Écritures, qui se concluent avec la victoire de Dieu sur le démon.
De fait, quand Jésus nous a enseigné le Notre
Père, il a demandé que nous terminions en demandant au Père de nous délivrer
du Mal. Le terme utilisé ici ne se réfère pas au mal abstrait et sa
traduction plus précise est «le Malin». Il désigne un être personnel qui
nous harcèle. Jésus nous a enseigné à demander tous les jours cette
délivrance pour que son pouvoir ne nous domine pas.
161. Ne pensons donc pas que c’est un
mythe, une représentation, un symbole, une figure ou une idée. Cette
erreur nous conduit à baisser les bras, à relâcher l’attention et à être
plus exposés. Il n’a pas besoin de nous posséder. Il nous empoisonne par
la haine, par la tristesse, par l’envie, par les vices. Et ainsi, alors
que nous baissons la garde, il en profite pour détruire notre vie, nos
familles et nos communautés, car il rôde «comme un lion rugissant
cherchant qui dévorer» (1P 5, 8).
162. La Parole de Dieu nous invite clairement à
«résister aux manœuvres du diable» (Ep 6, 11) et à éteindre «tous les traits
enflammés du Mauvais» (Ep 6, 16). Ce ne sont pas des paroles romantiques,
car notre chemin vers la sainteté est aussi une lutte constante. Celui qui
ne veut pas le reconnaître se trouvera exposé à l’échec ou à la médiocrité.
Nous avons pour le combat les armes
puissantes que le Seigneur nous donne : la foi qui s’exprime dans la
prière, la méditation de la parole de Dieu, la célébration de la Messe,
l’adoration eucharistique, la réconciliation sacramentelle, les œuvres
de charité, la vie communautaire et l’engagement missionnaire.
Si nous nous négligeons, les fausses promesses
du mal nous séduiront facilement, car comme le disait saint José Gabriel del
Rosario Brochero (prêtre argentin): «Qu’importe que Lucifer nous promette de
nous libérer et même nous comble de tous ses biens, si ce sont des biens
trompeurs, si ce sont des biens envenimés?».
163. Sur ce chemin, le progrès du bien, la
maturation spirituelle et la croissance de l’amour sont les meilleurs
contrepoids au mal. Personne ne résiste s’il reste au point mort, s’il se
contente de peu, s’il cesse de rêver de faire au Seigneur un don de soi plus
généreux. Encore moins, s’il tombe dans un esprit de défaite, car «celui qui
commence sans confiance a perdu d’avance la moitié de la bataille et enfouit
ses talents […] le triomphe chrétien est toujours une croix, mais une croix
qui en même temps est un étendard de victoire, qu’on porte avec une
tendresse combative contre les assauts du mal». (...)
166. Comment savoir si une chose vient de
l’Esprit Saint ou si elle a son origine dans l’esprit du monde ou dans
l’esprit du diable? Le seul moyen, c’est le discernement
qui ne requiert pas seulement une bonne capacité à raisonner ou le sens
commun. C’est aussi un don qu’il faut demander. Si nous le demandons avec
confiance au Saint Esprit, et que nous nous efforçons en même temps de le
développer par la prière, la réflexion, la lecture et le bon conseil, nous
pourrons sûrement grandir dans cette capacité spirituelle. (...)
176. Je voudrais que la Vierge Marie couronne
ces réflexions, car elle a vécu comme personne les béatitudes de Jésus. Elle
est celle qui tressaillait de joie en la présence de Dieu, celle qui gardait
tout dans son cœur et qui s’est laissée traverser par le glaive. Elle est la
sainte parmi les saints, la plus bénie, celle qui nous montre le chemin de
la sainteté et qui nous accompagne...
177. J’espère que ces pages seront utiles pour
que toute l’Église se consacre à promouvoir le désir de la sainteté.
Demandons à l’Esprit Saint d’infuser en nous un intense désir d’être saint
pour la plus grande gloire de Dieu et aidons-nous les uns les autres dans
cet effort. Ainsi, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous
enlever.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 19 mars,
Solennité de Saint Joseph, de l’an 2018, sixième année de mon Pontificat.
Pape François