Pèlerins de saint Michel, pèlerins d’espérance, comme lumière du matin

Abbé Pierre Claver Nzeyimana

Le dimanche 30 no- vembre 2025, l’abbé Pierre Claver Nzeyimana, curé de Rougemont (ainsi que de quatre paroisses formant l’unité pastorale de Marie- ville dans le diocèse de Saint-Hyacinthe), est venu à notre assemblée mensuelle à la Maison de l’Immaculée à Rougemont pour nous don- ner une conférence intitulée «Pèlerins de saint Michel, pèlerins d’espérance, comme lumière du matin». Voici le texte de cette conférence:

Accueillir comme premier geste d’espérance

Chers amis pèlerins, frères et sœurs en Christ, c’est une joie profonde d’être parmi vous aujourd’hui, le premier dimanche du temps de l’Avent 2025, au cœur de ce lieu marqué par l’engagement spirituel, la prière, l’action sociale et la réflexion. Vous portez bien votre nom: pèlerins. Qu’est-ce que ce terme «pèlerins» évoquerait? Puis-je vous nommer aussi «pèlerins d’espérance»?

C’est sûr et certain que ce thème « pèlerins d’espérance » que nous nous proposons de comprendre aujourd’hui, évoque des personnes en marche. Il nous inviterait alors à réfléchir à ce que signifie marcher dans le monde contemporain, monde marqué par les crises économiques, sociales, écologiques et spirituelles… Cela nous amènerait à considérer, d’ores et déjà, l’espérance comme un mode d’être, une attitude, presque une “forme de vie”, pour reprendre une expression chère à la phénoménologie. L’espérance serait alors notre manière d’habiter le monde, de faire l’expérience, d’être conscients que nous ne sommes pas seuls sur le chemin de la vie mais que nous sommes des «êtres avec».

Et pour comprendre cette «forme d’espérance», je vous propose de nous laisser guider par la philosophie de certains phénoménologues dont les œuvres nous permettraient de tisser un dialogue fécond avec l’enseignement social de l’Église catholique. Car il existe entre ces penseurs et la doctrine sociale de l’Église une profonde convergence. Tous affirment que l’être humain, pour devenir lui-même, doit apprendre à percevoir le monde comme une “promesse”, une «donation», ou, pour reprendre le langage chrétien, comme un don de Dieu qui appelle réponse, responsabilité et communion.

La phénoménologie, dans son essence, n’est pas une philosophie compliquée. Elle commence par un geste très simple: apprendre à voir, à voir ce qui apparaît, à voir ce qui se donne, à voir ce qui se révèle, à voir autrement. Comme le dit Mikel Dufrenne dans Phénoménologie de l’expérience esthétique: «Le phénomène est ce qui se montre, et c’est à l’homme de se rendre disponible pour accueillir ce qui se montre.» Ainsi, avant de penser, avant d’analyser, avant d’agir, la phénoménologie nous demande d’abord d’accueillir. Et accueillir, c’est précisément le premier geste de l’espérance. L’espérance serait alors un phénomène qui nous précède et qui se donne à nous. Il faut l’accueillir dans le temps et l’espace où nous nous trouvons, dans et avec le monde qui est le nôtre.

Notre monde comme présence qui appelle une réponse

Dans Le Poétique, Dufrenne affirme que le monde n’est pas seulement ce qui se présente, mais ce qui s’offre, ce qui appelle une réponse. Cette idée est fondamentale. Elle signifie que le monde n’est jamais neutre. Il est chargé de sens, de possibilités, d’appels, de promesses. Pour Dufrenne, l’être humain n’est pas simplement un observateur, spectateur mais acteur. Il est celui qui répond à la venue du monde. Et d’une manière ou d’une autre, «répondre», serait alors «espérer».

C’est pour cela que dans l’esprit de l’Église catholique, l’espérance est comprise comme une vertu, une vertu dynamique… une dynamique d’un désir de servir comme une sorte de moteur de transformation, de propulsion. L’espérance serait une manière d’habiter la réalité, de répondre aux besoins que notre monde ne cesse de nous présenter.

Pour comprendre la profondeur de cette ouverture, on doit tenir en tête qu’on est ouvert parce qu’on est affectif. C’est grâce à cette affectivité que l’être humain est capable de s’oublier et de se tourner vers la présence de l’autre (Michel Henry, L’Essence de la manifestation). Cela nous amène à affirmer que l’espérance n’est pas d’abord une idée. Elle est un sentiment, une affectivité, une vibration intérieure de la vie humaine. Nous ne sommes donc pas des machines à penser. Nous sommes des êtres affectifs, capables d’être touchés par ce qui arrive, ce qui est présent dans notre présence. Alors, l’espérance, c’est cela : être touché par un avenir encore invisible, mais déjà présent dans le cœur en incitant en nous l’esprit de responsabilité et d’engagement à la manière du « bon samaritain » des évangiles (Luc 10, 25-37).

L’espérance comme geste d’ouverture à autrui

Paul Ricoeur définit l’espérance comme une disponibilité pour un avenir qui n’est pas la simple continuation du présent (Histoire et Vérité, p. 123). Autrement dit: l’espérance n’est pas naïveté. Elle est « capacité » de croire en la nouveauté, à la possibilité du possible malgré les apparences de l’impossibilité qui se présenterait. L’espérance ouvre le temps, elle empêche le présent de se refermer sur lui-même. Quand le monde semble bloqué, fermé, sans issue, l’espérance ouvre un chemin.

C’est ce que vous vivez, chers pèlerins de Saint Michel: votre démarche spirituelle n’est pas un simple rituel; c’est un geste d’ouverture qui refuse de laisser l’histoire se refermer. Votre mission est un signe concret que l’espérance peut devenir action sociale, éducation, travail en commun, engagement dans la communauté. Vous êtes tournés vers l’autre qui est dans le besoin. Vous vous préoccupez de son avenir. Et vous travaillez pour lui trouver un avenir meilleur en protégeant sa dignité humaine menacée par différents systèmes politico-sociaux actuels. Le visage de l’autre vous parle, vous interpelle, vous appelle et vous met sur les rails de responsabilité et d’engagement.

En peu de mots, nous pouvons dire que, dans un monde traversé par la solitude, la fragmentation sociale, les tensions économiques, être pèlerins d’espérance devient un témoignage indispensable et un besoin réel pour réparer la situation de tant de personnes bafouées dans leur être-là. Car être pèlerins d’espérance, c’est donc être responsables les uns des autres en étant sûrs que le monde moderne quel qu’il soit, ne pourrait jamais détruire l’espérance.

Ainsi, être pèlerins d’espérance, ce n’est pas vivre «de manière passéiste» ou vivre dans l’illusion. C’est au contraire être capables de lire la crise comme un «kairos», un moment de grâce opportun où peut surgir un renouveau. C’est dans la crise qu’on devrait retrouver une responsabilité nouvelle. Car, cette crise n’est pas seulement un manque. Elle est aussi une invitation éthique, une invitation à protéger l’autre. Le monde crie «au secours», et l’être humain se hâte pour venir à son secours.

La justice comme horizon d’espérance

Comme nous l’avons dit avant, la société actuelle vit une crise profonde. Il s’agit d’une crise de la confiance et de la justice. Comment pourrions-nous concevoir une espérance sans la justice? Paul Ricœur fait de la justice l’une des grandes formes de l’espérance. Dans Le Juste, il écrit : « La justice est cette attente d’un monde où chacun aura une place. » (Esprit, 1995, p. 22) La justice n’est pas d’abord une institution. Elle est une espérance de reconnaissance. Être reconnu, c’est être perçu non comme un objet, mais comme un sujet digne d’estime. Dans l’esprit de l’enseignement social de l’Église, toute espérance doit se fonder sur la dignité de la personne humaine.

Être pèlerins d’espérance, dans notre monde, c’est porter le témoignage d’une humanité qui se reconnaît, qui se respecte, qui se relève. Cela implique pour les croyants un engagement concret: économie au service de l’homme; défense des plus pauvres; accueil de l’étranger; protection des familles; refus de la violence; travail pour le bien commun. Garder l’espérance, c’est agir et non pas rêver. Comme nous l’avons bien souligné avant, l’espérance viendrait de l’autre, du visage qui se présente à nous. Car, l’avenir est l’autre. L’espérance serait alors l’autre.

L’avenir n’est pas une idée, ni une imagination. C’est une visitation, une arrivée. Et cette arrivée est une épiphanie. L’autre cesse d’être alors une menace, mais un frère et une sœur à aimer et à servir dans la paix qui doit nous caractériser comme des enfants du même Père. On s’ouvre à l’autre et on rencontre sa présence dans notre présence. Et lui aussi se réjouit de faire la même expérience avec nous.

Alors, être pèlerins d’espérance, dans cette perspective, c’est: apprendre à se laisser toucher; accepter d’être dérangés; renoncer à la tentation de se refermer; devenir responsables du prochain; c’est accepter que toute responsabilité pour autrui devrait toujours précéder toute décision à prendre. Autrement dit, la responsabilité n’est pas seulement un devoir moral extérieur, mais aussi une structure de notre être (de notre être-là, et de notre être avec). L’espérance chrétienne consisterait alors à vivre cette responsabilité comme un appel de Dieu-Amour qui est chemin, vérité et vie (Jn 14,6). Cette vie que chaque être humain possède, est cette réalité-là, la plus intérieure, la plus intime, la plus fragile, mais aussi la plus indestructible. Elle est indestructible parce qu’elle se donne comme une promesse infinie.

Ainsi, être pèlerins d’espérance, c’est réapprendre à vivre à partir de la Vie, à partir de la source intérieure que rien ne peut détruire. C’est revenir au centre, à la source, à la vie qui nous habite, à Dieu.

Les pèlerins de Saint Michel: une espérance incarnée

Dans Gaudium et Spes, le Concile Vatican II nous dit: «Il appartient à tout le peuple de Dieu de scruter les signes des temps.» (§4) Cette expression – “signes des temps” – est étonnamment phénoménologique. Elle signifie que le monde n’est pas seulement un ensemble de faits ; il est un texte, un phénomène, un appel à interpréter.

Alors, être pèlerins d’espérance, aujourd’hui, implique trois attitudes fondamentales:

a) voir: l’Église nous demande d’“ouvrir les yeux”, de ne pas nous laisser aveugler par la confusion ou la peur.

b) discerner: la phénoménologie nous apprend à distinguer l’essentiel de l’accidentel, l’appel de l’illusion.

c) agir: la doctrine sociale nous dit toujours qu’on ne peut pas espérer sans transformer le monde, sans travailler pour la justice, la solidarité, la paix. Le pape François affirme dans Evangelii Gaudium: «L’espérance n’est jamais passive. Elle est combative.» (n. 86)

Les Pèlerins de Saint Michel, inspirés par l’intuition sociale, économique et spirituelle de Louis Even, sont une réponse concrète à cet appel du monde qui ne cesse de se moderniser en se détruisant.

Votre tradition insiste sur: la dignité de chaque personne; le respect de la famille; la justice économique; la solidarité communautaire; la souveraineté des peuples; l’importance de l’éducation et de la formation; la défense des plus vulnérables.

Alors être pèlerins d’espérance, dans votre vocation missionnaire, serait toujours: marcher ensemble; redonner confiance à ceux qui doutent; défendre la justice et la paix; protéger les pauvres et la création; refuser la fatalité; croire qu’un autre monde est possible; témoigner de la lumière au sein des ténèbres qui se présentent.

Chers amis pèlerins, vous portez un nom qui dit l’essentiel: vous êtes en marche, en marche avec vos frères et sœurs, en marche avec l’Église, en marche avec ceux qui souffrent, en marche pour un monde plus juste, en marche vers le Royaume, en marche dans la Lumière, et surtout en marche avec le Christ, lui qui est notre chemin, notre vérité et notre vie. Que cette conférence ne soit pas seulement une parole entendue, mais une parole reçue, une parole vécue, une parole mise en route. Et qu’ensemble, nous devenions vraiment des pèlerins d’espérance, pour notre Église, pour notre société, pour le monde entier.

Abbé Pierre Claver Nzeyimana
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