Exhortation apostolique Dilexi te

Le 4 octobre 2025, en la fête de saint François d’Assise, le pape Léon XIV signait Dilexi te en présence de Mgr Edgar Peña Parra, substitut à la Secrétairerie d’État du Vatican.

Sur l’amour envers les pauvres

Le 9 octobre 2025, le Vatican rendait publique l’exhortation apostolique Dilexi te (Je t’ai aimé, Apocalypse 3, 9) sur l’amour envers les pauvres, premier document important du pape Léon XIV. La rédaction de ce document avait débuté durant les derniers mois du pontificat du pape François, faisant suite à sa lettre encyclique Dilexit nos (Il nous a aimés) sur le Sacré-Cœur de Jésus. Léon XIV écrit, au tout début de cette nouvelle exhortation : « Ayant reçu en héritage ce projet, je suis heureux de le faire mien – ajoutant quelques réflexions – et de le proposer au début de mon Pontificat, partageant ainsi le désir de mon bien-aimé Prédécesseur que tous les chrétiens puissent percevoir le lien fort qui existe entre l’amour du Christ et son appel à nous faire proches des pauvres. »

C’est l’amour des pauvres qui a motivé Louis Even à entreprendre sa grande œuvre pour la libération financière des peuples. Par exemple, l’abbé Édouard Lavergne, curé fondateur de la paroisse Notre-Dame de Grâce de Québec en 1924, devenu un ardent défenseur de la Démocratie économique (ou Crédit Social) de Douglas, avait déclaré à Louis Even : « Ce que j’apprécie dans le Crédit Social, c’est que son application, avec son dividende à tous, ferait surtout du bien aux pauvres. »

Cela est bien vrai. On peut citer aussi ces paroles de saint Paul VI tirées de sa lettre encyclique Populorum progressio sur le développement des peuples, en 1967, qui reflètent bien le but de Vers Demain : « Plus que quiconque, celui qui est animé d’une vraie charité est ingénieux à découvrir les causes de la misère, à trouver les moyens de la combattre. »

Voici donc de larges extraits de cette exhortation apostolique, qui mérite d’être méditée par tous les amis de la cause de Vers Demain :

par Léon XIV

Le cri des pauvres

La condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église. Sur le visage meurtri des pauvres, nous voyons imprimée la souffrance des innocents et, par conséquent, la souffrance même du Christ. En même temps, il serait peut-être plus correct de parler des nombreux visages des pauvres et de la pauvreté, car il s’agit d’un phénomène diversifié. Il existe en effet de nombreuses formes de pauvreté : celle de ceux qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins matériels, la pauvreté de ceux qui sont socialement marginalisés et n’ont pas les moyens d’exprimer leur dignité et leurs potentialités, la pauvreté morale et spirituelle, la pauvreté culturelle, celle de ceux qui se trouvent dans une situation de faiblesse ou de fragilité personnelle ou sociale, la pauvreté de ceux qui n’ont pas de droits, pas de place, pas de liberté.

En ce sens, on peut dire que l’engagement en faveur des pauvres et pour l’élimination des causes sociales et structurelles de la pauvreté, bien qu’il ait pris de l’importance au cours des dernières décennies, reste toujours insuffisant. Cela est aussi dû au fait que les sociétés dans lesquelles nous vivons privilégient souvent des critères d’orientation de l’existence et de la politique marqués par de nombreuses inégalités. Par conséquent, aux vieilles pauvretés dont nous avons pris conscience et que nous essayons de combattre, s’ajoutent de nouvelles, parfois plus subtiles et plus dangereuses.

L’engagement concret en faveur des pauvres doit également s’accompagner d’un changement de mentalité susceptible de se répercuter au niveau culturel. En effet, l’illusion d’un bonheur qui découlerait d’une vie aisée pousse nombre de personnes à avoir une vision de l’existence axée sur l’accumulation de richesses et la réussite sociale à tout prix, y compris au détriment des autres et en profitant d’idéaux sociaux et de systèmes politico-économiques injustes qui favorisent les plus forts.

Ainsi, dans un monde où les pauvres sont de plus en plus nombreux, nous assistons paradoxalement à la croissance de certaines élites riches qui vivent dans une bulle de conditions très confortables et luxueuses, presque dans un autre monde par rapport aux gens ordinaires. Cela signifie que persiste encore – parfois bien masquée – une culture qui rejette les autres sans même s’en rendre compte et qui tolère avec indifférence que des millions de personnes meurent de faim ou survivent dans des conditions indignes de l’être humain.

Nous ne devons pas baisser la garde face à la pauvreté. Nous sommes particulièrement préoccu- pés par les conditions difficiles dans lesquelles vivent nombre de personnes en raison d’un manque de nourriture et d’eau. Chaque jour, plusieurs milliers de personnes meurent de causes liées à la malnutrition. Dans les pays riches également, les chiffres relatifs à la pauvreté ne sont pas moins préoccupants. En Eu- rope, de plus en plus de familles ont du mal à joindre les deux bouts.

On constate de manière générale une augmen- tation des différentes manifestations de la pauvreté. Celle-ci ne se présente plus comme une condition unique et homogène, mais se décline sous de mul- tiples formes d’appauvrissement économique et so- cial, reflétant un phénomène d’inégalités croissantes, même dans des contextes généralement prospères.

Au-delà des données – qui sont parfois “interprétées” de manière à convaincre que la situa- tion des pauvres n’est pas si grave –, la réalité géné- rale est assez claire: «Des règles économiques se sont révélées efficaces pour la croissance, mais pas pour le développement humain intégral. La richesse a aug- menté, mais avec des inégalités; et ainsi, il se fait que de nouvelles pauvretés apparaissent…

Cependant, au-delà des situations spécifiques et contextuelles, dans un document de la Communauté européenne de 1984, «on entend par personnes pauvres les individus, les familles et les groupes de personnes dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont si faibles qu’ils sont exclus des modes de vie minimaux acceptables dans l’État membre dans lequel ils vivent».

Mais si nous reconnaissons que tous les êtres humains ont la même dignité indépendamment du lieu de naissance, il ne faut pas ignorer les grandes différences qui existent entre les pays et les régions.

Les pauvres ne sont pas là par hasard ni en raison d’un destin aveugle et amer. La pauvreté n’est pas non plus, pour la plupart d’entre eux, un choix. Certains osent pourtant encore l’affirmer, faisant preuve d’aveuglement et de cruauté. Bien sûr, parmi les pauvres, il y a ceux qui ne veulent pas travailler peut-être parce que leurs ancêtres, qui ont travaillé toute leur vie, sont morts pauvres. Mais il y en a beaucoup – hommes et femmes – qui travaillent du matin au soir, en ramassant des cartons ou en faisant des activités de ce genre, même s’ils savent que leurs efforts ne serviront qu’à les faire survivre et jamais à améliorer véritablement leur vie. Nous ne pouvons pas dire que la majorité des pauvres le sont parce qu’ils n’auraient pas acquis de “mérites”, selon cette fausse vision de la méritocratie où seuls ceux qui ont réussi dans la vie semblent avoir des mérites.

Alors le Roi dira à ceux de droite: "Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. " (Matthieu 25, 34-36)

Les Pères de l’Église et les pauvres

Parmi les Pères orientaux, le prédicateur le plus ardent de la justice sociale fut peut-être saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople entre le 4ème et le 5ème siècle. Dans ses homélies, il exhortait les fidèles à reconnaître le Christ dans les nécessiteux: «Veux-tu honorer le corps du Christ? Ne le méprise pas lorsqu’il est nu et, pendant qu’ici tu l’honores par des étoffes de soie, ne le méprise pas à l’extérieur en le laissant souffrir le froid et la nudité […]. En effet, [le corps de Jésus-Christ qui est sur l’autel] n’a pas be- soin de vêtements, mais d’une âme pure, au lieu que cet autre a besoin de beaucoup de soin. Apprenons donc à être sages et à honorer le Christ comme Il le veut lui-même. L’honneur le plus agréable à celui que nous voulons honorer, c’est l’honneur qu’il désire lui- même, non celui auquel nous pensons […]. Honore-le donc aussi de la manière qu’Il a établie, c’est-à-dire en donnant ses richesses à des pauvres. Dieu n’a pas besoin d’objets en or, mais d’âmes en or».

Pour saint Augustin, le pauvre n’est pas seulement une personne à aider, mais la présence sacramentelle du Seigneur. Le Docteur de la Grâce voyait dans le soin apporté aux pauvres une preuve concrète de la sincérité de la foi. Celui qui dit aimer Dieu et n’a pas compassion des nécessiteux est un menteur (cf. 1 Jn 4, 20). Commentant la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche et le “trésor dans le ciel” réservé à ceux qui donnent leurs biens aux pauvres (cf. Mt 19, 21), Augustin met dans la bouche du Seigneur les pa- roles suivantes: «J’ai reçu la terre, je donnerai le ciel; j’ai reçu des biens temporels, je rendrai des biens éternels; j’ai reçu du pain, je donnerai la vie.»

L’enseignement récent de l’Église

Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, actualisant l’héritage des Pères de l’Église , le Concile (Vatican II) réaffirme avec force la destination universelle des biens de la terre et la fonction sociale de la propriété qui en découle: «Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équi- tablement affluer entre les mains de tous [...]. C’est pourquoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aus- si comme communes: en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres. D’ailleurs, tous les hommes ont le droit d’avoir une part suffisante de biens pour eux-mêmes et leur fa- mille. [...] Celui qui se trouve dans l’extrême néces- sité a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui. [...] De par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens. Là où ce caractère social n’est pas respecté, la propriété peut devenir une occasion fréquente de convoitises et de graves désordres » (paragraphes 69 et 71). Cette conviction est reprise par saint Paul VI dans l’ency- clique Populorum progressio, où nous lisons que «nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire» (paragraphe 23).

Avec saint Jean-Paul II, la relation préféren- tielle de l’Église pour les pauvres s’est consolidée, du moins sur le plan doctrinal. Son magistère a en effet reconnu que l’option pour les pauvres est une «forme spéciale de primauté dans l’exercice de la charité chrétienne, dont toute la tradition de l’Église témoigne». Dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, il écrit également qu’aujourd’hui, étant donné la di- mension mondiale prise par la question sociale, «cet amour préférentiel, de même que les décisions qu’il nous inspire, ne peut pas ne pas embrasser les mul- titudes immenses des affamés, des mendiants, des sans-abri, des personnes sans assistance médicale et, par-dessus tout, sans espérance d’un avenir meilleur: on ne peut pas ne pas prendre acte de l’existence de ces réalités. Les ignorer reviendrait à s’identifier au “riche bon vivant” qui feignait de ne pas connaître Lazare le mendiant gisant près de sa porte (cf. Lc 16, 19-31) ».

Les moins pourvus ne sont-ils pas des personnes humaines ? Les faibles n’ont-ils pas la même digni- té que nous ? Ceux qui sont nés avec moins de possibi- lités ont-ils moins de valeur en tant qu’êtres humains, doivent-ils se contenter de survivre?

Face aux multiples crises qui ont marqué le dé- but du troisième millénaire, la lecture de Benoît XVI devient plus nettement politique. Ainsi, dans la lettre encyclique Caritas in veritate, il affirme que «l’on aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond éga- lement à ses besoins réels». Il observe de plus que «la faim ne dépend pas tant d’une carence de res- sources matérielles, que d’une carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de na- ture institutionnelle. Il manque en effet un ensemble d’institutions économiques qui soit en mesure aussi bien de garantir un accès à la nourriture et à l’eau, ré- gulier et adapté du point de vue nutritionnel, que de faire face aux nécessités liées aux besoins primaires et aux urgences des véritables crises alimentaires, pro- voquées par des causes naturelles ou par l’irresponsa- bilité politique nationale ou internationale ».

Il est donc nécessaire de continuer à dénoncer la “dictature d’une économie qui tue” et de recon- naître qu’«alors que les gains d’un petit nombre s’ac- croissent exponentiellement, ceux de la majorité se si- tuent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette minorité heureuse. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veil- ler à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles de façon unilatérale et implacable» (pape François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, 24 novembre 2013).

Bien qu’il existe différentes théories qui tentent de justifier l’état actuel des choses ou d’expliquer que la rationalité économique exige que nous attendions que les forces invisibles du marché résolvent tout, la dignité de toute personne humaine doit être respec- tée maintenant, pas demain, et la situation de misère de tant de personnes à qui cette dignité est refusée doit être un rappel constant à notre conscience.

Dans l’encyclique Dilexit nos (sur le Sacré-Cœur de Jésus, 24 octobre 2024), le Pape François a rappe- lé que le péché social prend forme comme “structure de péché” dans la société, qui «est souvent ancrée dans une mentalité dominante qui considère normal ou rationnel ce qui n’est rien d’autre que de l’égoïsme et de l’indifférence. Ce phénomène peut être défini comme une aliénation sociale».

Il devient normal d’ignorer les pauvres et de vivre comme s’ils n’existaient pas. Le choix semble rai- sonnable d’organiser l’économie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre certains objec- tifs qui concernent les puissants. Pendant ce temps, seules les “miettes” qui tomberont sont promises aux pauvres jusqu’à ce qu’une nouvelle crise mondiale les ramène à leur situation antérieure.

C’est une véritable aliénation qui conduit à ne trouver que des excuses théoriques et à ne pas cher- cher à résoudre aujourd’hui les problèmes concrets de ceux qui souffrent. Saint Jean-Paul II le disait déjà: «Une société est aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre les hommes» (lettre encyclique Centesimus annus, 1 er mai 1991, paragraphe 41).

Urgence de résoudre les causes structurelles de la pauvreté

Nous devons nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la pauvreté. C’est une ur- gence qui «ne peut attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la gué- rir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des ré- ponses provisoires » (François, Exhort. ap. Evangelii gaudium, 202). Le manque d’équité «est la racine des maux de la société» (Ibid).

Il arrive que «dans le modèle actuel de “succès” et de “droit privé”, il ne semble pas que cela ait un sens de s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un che- min dans la vie » (Ibid, 209). La question qui revient est toujours la même: les moins pourvus ne sont-ils pas des personnes humaines ? Les faibles n’ont-ils pas la même dignité que nous ? Ceux qui sont nés avec moins de possibilités ont-ils moins de valeur en tant qu’êtres humains, doivent-ils se contenter de survivre?

La réponse que nous apportons à ces questions détermine la valeur de nos sociétés et donc notre ave- nir. Soit nous reconquérons notre dignité morale et spirituelle, soit nous tombons dans un puits d’immon- dices. Si nous ne nous arrêtons pas pour prendre les choses au sérieux, nous continuerons, de manière explicite ou dissimulée, à «légitimer le modèle de dis- tribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impos- sible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consom- mation» (Lettre encyclique Laudato si’, 50).

Il incombe donc à tous les membres du Peuple de Dieu de faire entendre, même de différentes ma- nières, une voix qui réveille, qui dénonce, qui s’ex- pose même au risque de passer pour des “idiots”. 3

Les structures d’injustice doivent être reconnues et détruites par la force du bien, par un chan- gement de mentalités, mais aussi, avec l’aide des sciences et de la technique, par le déve- loppement de politiques efficaces pour la transfor- mation de la société.

Il faut toujours se rappeler que la proposition de l’Évangile n’est pas seulement celle d’une relation individuelle et intime avec le Seigneur. La proposition est plus large: «elle est le Royaume de Dieu (cf. Lc 4, 43); il s’agit d’aimer Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous, la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de dignité pour tous. Donc, aussi bien l’annonce que l’expérience chrétienne tendent à provoquer des conséquences sociales. Cherchons son Royaume».

Le souci des pauvres fait partie de la grande Tradition de l’Église comme un phare lumineux qui, à partir de l’Évangile, a éclairé les cœurs et les pas des chrétiens de tous les temps. C’est pourquoi nous devons sentir l’urgence d’inviter chacun à entrer dans ce fleuve de lumière et de vie qui jaillit de la recon- naissance du Christ dans le visage des nécessiteux et des souffrants. L’amour des pauvres est un élément essentiel de l’histoire de Dieu avec nous et, du cœur même de l’Église, il jaillit comme un appel continu aux cœurs des croyants, aussi bien des communautés que des fidèles individuels. En tant que Corps du Christ, l’Église ressent comme sa “chair” propre la vie des pauvres, lesquels sont une partie privilégiée du peuple en marche. C’est pourquoi l’amour des pauvres – quelle que soit la forme sous laquelle se manifeste cette pauvreté – est la garantie évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu. En effet, tout renouveau ecclésial a toujours eu parmi ses priorités cette atten- tion préférentielle envers les pauvres, une attention qui se distingue, aussi bien dans ses motivations que dans son style, de l’activité de n’importe quelle autre organisation humanitaire.

On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chrétiens un manque, voire une absence, d’engagement pour le bien commun de la société et, en particulier, pour la défense et la promotion des plus faibles et des plus défavorisés. Il convient de rappeler que la religion, en particulier la religion chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée comme si elle n’avait pas à se préoccuper des problèmes touchant la société civile et les événements qui intéressent les citoyens (Evangelii gaudium, 182-183).

En réalité, «toute communauté d’Église, dans la mesure où elle prétend rester tranquille sans se pré- occuper de manière créative et sans coopérer avec efficacité pour que les pauvres vivent avec dignité et pour l’intégration de tous, court le risque de se désa- gréger, même si elle s’occupe de thèmes sociaux ou de critique aux gouvernements. Elle finira par être faci- lement dominée par la mondanité spirituelle, dissimu- lée sous des pratiques religieuses, avec des réunions infécondes et des discours vides » (Ibid, 207).

L’aumône

Il convient de dire un dernier mot sur l’aumône, qui n’a pas bonne réputation aujourd’hui, souvent même parmi les croyants. Non seulement elle est rarement pratiquée, mais elle est parfois même méprisée. … . L’amour et les convictions les plus profondes doivent être nourris, et cela se fait par des gestes. Rester dans le monde des idées et des discussions, sans gestes personnels, fréquents et sincères, sera la ruine de nos rêves les plus précieux. Pour cette simple raison, en tant que chrétiens, ne renonçons pas à l’aumône. Un geste qui peut être fait de différentes manières, et que nous pouvons essayer de faire de la manière la plus efficace possible, mais nous devons le faire. Et il vau- dra toujours mieux faire quelque chose que ne rien faire. Dans tous les cas, cela touchera notre cœur. Ce ne sera pas la solution à la pauvreté dans le monde, qui doit être recherchée avec intelligence, lutte et engagement social. Mais nous avons besoin de nous exercer à l’aumône pour toucher la chair souffrante des pauvres.

Que ce soit par votre travail, votre lutte pour chan- ger les structures sociales injustes, ou encore par ce geste d’aide simple, très personnel et proche, il sera possible pour ce pauvre de sentir que les paroles de Jésus s’adressent à lui : « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9).

Fait à Rome, près de Saint-Pierre, le 4 octobre, mémoire de Saint François d’Assise, de l’année 2025, la première de mon Pontificat.

LÉON PP. XIV
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