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À ceux et celles qui se plaignent et trouvent que le fardeau fiscal est devenu de plus en plus élevé, on leur sert invariablement cette phrase de l’Évangile, sans toutefois comprendre son sens profond: «Ren- dez à César ce qui appartient à César...». On veut laisser entendre par là que peu importe ce que l’État (César) exige en taxes, il faut payer sans rechigner.
Dans l’article suivant, nous éclaire sur le véritable sens à donner à cette phrase de l’Évan- gile, qui met en réalité une limite aux exigences de
César, et ouvre ainsi des possibilités insoupçonnées:
par C’est pour tendre un piège à Jésus, cherchant à le faire prononcer un discours compromettant, que les Pharisiens lui envoyèrent leurs disciples avec des Hé- rodiens, partisans de la politique de Rome, lui poser la question: «Est-il permis, ou pas permis, de payer le tribut à César?» (Matthieu 22, 17.) Le tribut, différent de nos impôts de citoyens libres, avait un caractère d’assujettissement: c’était la contribution imposée par un vainqueur à un vaincu (Rome avait conquis la Palestine par les armes).
Notre-Seigneur commença par démasquer le jeu des envoyés: «Hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège?» Puis, s’étant fait montrer la «monnaie du
tribut», sur laquelle était l’effigie de César, il leur dit:
«Rendez donc à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu» (Matthieu 22, 21).
Ratatinement
Le but ordinaire de ceux qui citent cette phrase, c’est d’appuyer sur le devoir de payer les taxes, les impôts. Ils le font même avec beaucoup d’éloquence. La plupart du temps, d’ailleurs, ils s’arrêtent à la pre- mière moitié de la phrase: celle qui concerne César. L’autre, concernant ce qui appartient à Dieu, passe dans l’ombre, tellement César occupe de l’impor- tance, de la place, du temps dans leur discours.
Et même dans cette première partie de la cita- tion, il est plus que rare d’entendre faire remarquer le caractère limitatif des mots «ce qui appartient à César». Limitatif, parce que tout ne lui appartient pas. Apparemment, d’après les prédicants de l’im- pôt, il faudrait donner à César tout ce qu’il demande. Or, les Césars ont communément l’habitude d’avoir beaucoup d’appétit, sans trop se soucier de savoir s’il n’y a pas des choses qui sont dues à ceux qu’ils pressurent.
César, bien entendu, c’est le gouvernement. Ou mieux, les gouvernements, car on a autant de Césars qu’il y a d’échelons dans la structure politique du pays. Au Canada: Césars municipaux, Césars provin- ciaux, César fédéral. En attendant qu’on nous afflige d’un César «supranational» à juridiction mondiale, pour couronner la pyramide. Mais est-ce qu’une chose «appartient à César»
par le seul fait qu’il la demande?
Limites au pouvoir de César
«Rendre à César ce qui appartient à César» ne doit pas être invoqué pour autoriser César à prendre ce qui ne lui appartient pas. Ni pour lui permettre d’enlever au peuple ce qui appartient au peuple pour le passer à Mammon. Or, le gouvernement, tous les gouvernements aujourd’hui commettent ces deux fautes-là. S’il faut rendre à César ce qui appartient à César, il faut d’abord, et avec plus de scrupule, laisser à la personne ce qui appartient à la personne, laisser à la famille ce qui appartient à la famille.
La personne a priorité sur toutes les institutions, financières, économiques ou politiques, priorité sur les gouvernements eux-mêmes. On ne saurait trop le répéter, tellement l’idée contraire prévaut générale- ment dans la pratique. À César ce qui À César ce qui appartient à César appartient à César et à Dieu ce qui et à Dieu ce qui appartient à Dieu appartient à Dieu 6 «La personne humaine doit être placée au pre- mier rang des réalités terrestres.» (Pie XI, encyclique Divini Redemptoris.) «C’est la personne humaine que Dieu a placée au faîte de l’univers visible, la faisant, en économie comme en politique, la mesure de toute chose.»
(Pie XII, lettre au président des Semaines Sociales de France, le 14 juillet 1946.) La personne naît dans une famille. Elle est élevée dans une famille. La famille est la seule société tem- porelle établie directement par Dieu. C’est d’ailleurs la cellule du corps social. Lorsqu’un César, le César municipal, enlève à une famille la maison où elle élève ses enfants, pour la seule raison que cette famille n’a pas assez d’argent pour payer ses taxes, ce César-là vole cette famille d’un bien à elle, dont elle a besoin pour la vie nor- male des personnes qui la composent. César se fait voleur.
De même, lorsqu’un César, provincial ou fédéral, par ses impôts, par ses taxes directes ou indirectes, tranche dans le revenu nécessaire à la vie d’une per- sonne, d’une famille, ce César-là vole la personne, la famille, d’un bien qui lui appartient. César se fait voleur. César n’a pas ce droit-là. Il ne lui est pas permis de vivre aux dépens de la vie normale de la per- sonne, au détriment de la vie de la famille, cellule de la société. C’est porter atteinte à la santé de la société elle-même. De par sa fonction propre, César doit, au contraire, protéger les droits et les biens des per- sonnes, des familles.
La part de César
Mais il faut tout de même rendre à César ce qui ap- partient à César. Oui, lui accorder, non pas tout ce dont il veut ou peut s’emparer, mais ce qui lui appartient. Et qu’est-ce qui appartient à César? Nous croyons pouvoir le définir ainsi: Ce qui est néces- saire à César pour accomplir ses fonctions. Cette définition semble admise implicitement par César lui-même, par le gouvernement, quand il dit à ceux qui se plaignent du fardeau des impôts: «Plus le peuple demande de choses au gouvernement, plus le gouvernement a besoin de moyens pour l’accomplir.»
C’est vrai. Mais pour accomplir ses fonctions propres, César ne doit pas recourir à des moyens qui empêchent les personnes, les familles d’accomplir les leurs. D’ailleurs, César est toujours tenté, pour ac- croître son importance, de s’emparer de fonctions qui sont bien plus du domaine des familles, des or- ganismes dits inférieurs, que du sien propre. Puis, encore, les citoyens recourraient bien moins à Cé- sar, si César commençait par supprimer un obstacle que lui seul a le pouvoir de supprimer — l’obstacle artificiel créé par un système financier en désaccord avec les immenses possibilités de satisfaire les be- soins matériels normaux de tous les individus, de toutes les familles du pays.
Parce qu’il n’accomplit pas ce redressement, que lui seul peut accomplir, César sort de son rôle, accumule des fonctions, s’en autorise, pour imposer des charges lourdes, parfois ruineuses, aux citoyens et aux familles. Il devient ainsi l’instrument d’une dictature financière qu’il devrait abattre, et l’oppres- seur de citoyens et de familles dont il est censé pro- téger la vie et les biens.
La vie de l’individu n’appartient pas à César, mais à Dieu. C’est un bien sur lequel Dieu seul a droit, que personne, pas l’individu lui-même, n’a le droit de sup- primer ni de raccourcir délibérément. Et si César, par ses exactions, coupe la vie d’un individu, s’il le place dans des conditions qui abrègent ses jours, alors César prend ce qui ne lui est pas dû, ce qui appartient à Dieu.
La personne et la famille sont une création de Dieu, que César ne doit ni détruire ni s’approprier, dont il doit au contraire protéger l’intégrité et les droits contre quiconque cherche à y porter atteinte. Mais César a tout de même des fonctions à ac- complir qu’on ne peut songer à confier à des particu- liers. Il est des services et des biens matériels qu’on ne peut bien obtenir que de César — disons, par exemple, une armée pour défendre le pays en cas d’attaque, une police pour maintenir l’ordre contre ceux qui voudraient le troubler, la construction de routes, de ponts, de moyens publics de communi- cation entre les diverses agglomérations du pays. Il faut bien fournir à César les moyens de rendre ces services et de procurer ces facilités à la population.
Certainement. Mais de quoi César a-t-il besoin pour y pourvoir? Il a besoin de ressources humaines et de ressources matérielles. Il a besoin de pouvoir employer des hommes et utiliser des matériaux, des forces motrices et autres moyens de production. César a besoin d’une partie de la capacité de pro- duction du pays. Et dans un régime démocratique, c’est aux représentants attitrés du peuple qu’il appar- tient de déterminer quelle part de la capacité de pro- duction du pays pourra être dérivée vers les besoins de César.
Assemblées mensuelles Maison de l’Immaculée, 1101, rue Principale, Rougemont, QC 28 juin, 26 juillet session d’étude: 23-24 sept. Congrès annuel: 26-27 sept. 7
Penser en termes de réalités
Si l’on veut bien penser ainsi en termes de réali- tés, on admettra qu’il n’y a aucune difficulté à accor- der à César une partie de la capacité de production du pays, tout en laissant à la disposition des besoins privés une capacité de production capable de ré- pondre abondamment à tous leurs besoins normaux. Employons le mot «taxer» dans son sens non ré- tréci de «mettre à contribution». On pourra dire que les besoins privés comme les besoins publics taxent (mettent à contribution) la ca- pacité de production du pays.
Quand je demande une paire de chaussures, je taxe la capa- cité de production de chaus- sures. Quand le César provin- cial fait construire un kilomètre de route, il taxe la capacité de production de routes pour une longueur d’un kilomètre. Avec la capacité moderne de pro- duction, il ne semble pas que la construction de routes nuise à la fabrication de chaussures.
C’est quand on cesse de considérer la situation en termes de réalités, pour s’ex- primer en termes d’argent, que les difficultés commencent. La taxe prend alors un autre aspect et porte sur un autre endroit, sur les porte-monnaie. Si César taxe mon revenu de 60 $ comme contribution pour sa route, alors il m’enlève l’équi- valent d’une paire de chaus- sures pour faire sa route. Pour- quoi cela, alors que la capacité de production du pays pouvait lui fournir sa route sans m’enlever ma paire de chaussures?
Pourquoi? — Parce que le système d’argent fausse les faits. — Mais il faut bien que César paie les hommes qu’il emploie. Il faut bien qu’il paie les matériaux qu’il achète d’un producteur de matériaux. — Assurément. Mais en définitive, qu’est-ce qu’il fait quand il paie, disons, 400 $ à un ingénieur? Il donne à cet ingénieur le droit de demander pour 400 $ de produits ou de services à la capacité de produc- tion du pays. Est-il nécessaire, pour satisfaire les be- soins de l’ingénieur, de me priver du droit à une paire de chaussures? La capacité de production du pays ne peut-elle pas répondre aux besoins de l’ingénieur sans diminuer la production de chaussures?
Tout est là. Tant que la capacité de production du pays n’est pas épuisée, il n’y a nullement besoin de taxer le secteur privé pour subvenir au secteur public. Or, la capacité de production du pays est loin d’être épuisée, quand le problème du jour est jus- tement de trouver des emplois pour des bras qui s’offrent et pour des machines en attente. Si les moyens de paiement créent un problème, c’est parce qu’ils ne correspondent pas aux moyens de production. Les permis de tirer sur la capacité de production sont très inférieurs à la capacité de production disponible.
Cette pénurie de permis est une situation injustifiable, sur- tout quand le système d’argent est, comme aujourd’hui, un sys- tème de chiffres, une comptabi- lité. Si la comptabilité monétaire ne correspond pas à la capacité de production, ce n’est pas la faute des producteurs, ni de ceux qui ont besoin de la pro- duction. Ce sont les contrôleurs de l’argent et du crédit finan- cier qui rationnent les permis en face d’une capacité de pro- duction non utilisée qui ne de- mande pas mieux que de servir.
Les citoyens ne peuvent pas eux-mêmes corriger cette déformation des réalités par le système financier. Mais César, lui, peut le faire. Puisqu’il est César, puisqu’il a la charge et le pouvoir de veiller au bien com- mun, il peut et il devrait ordon- ner aux contrôleurs du système financier d’accorder leur méca- nisme au réel. Tant que César refuse ce redressement, il se fait le serviteur, l’instrument de la dictature financière; il déchoit de ses fonctions, et les impôts qu’il de- mande aux termes de cette fausseté financière ne lui sont pas dus. «La taxation moderne» est un vol légalisé, a bien dit Douglas. César n’a pas le droit de légaliser un vol.
Personne ne refuse à César de taxer la capacité de production du pays pour les besoins publics — tant du moins qu’il ne prendra pas une telle part que la part restante ne pourrait plus suffire à la demande des besoins privés. Et encore une fois, les parlements sont là pour y voir. Malheureusement, les parlements aussi en sont venus à borner leur vision aux limites posées par le système d’argent.
Si toute la capacité de production du pays était représentée par une capacité financière équivalente entre les mains de la population, oh! alors on pour- rait de quelque manière empêcher la population de Alors il leur dit: «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.» (Mat- thieu) 22:21.) 8 l’employer entièrement pour ses besoins privés, afin de ne pas priver César de ses nécessités. Et encore, même alors, il faudrait que cela se fasse sans priver les personnes et les familles de leur part à une quan- tité suffisante au moins pour leurs besoins essentiels (nourriture, vête- ment, logement, chauffage, soins médicaux).
Répétons-le, ce n’est pas le cas. Non seulement la capacité de pro- duction du pays n’est que partiel- lement utilisée, mais, collectivement, la population n’est même pas capable de payer tout ce qu’elle pro- duit. Les dettes privées, industrielles et publiques, en sont la manifestation évidente.
Mammon
Cette somme de dettes, pour de la production réalisée, plus la somme de privations causée par la non-production due à un défaut d’argent, repré- sentent le sacrifice exigé par la dictature financière. Par Mammon. Or, Mammon n’est pas un César légitime. On n’a rien à rendre à Mammon, parce que rien n’appartient de droit à Mammon. Mammon est un intrus, un usur- pateur, un voleur, un tyran.
Et Mammon est devenu le souverain suprême, au-dessus de César, au-dessus des plus puissants Césars du monde. César est devenu l’instrument de Mammon, per- cepteur de taxes pour Mammon. Si César a besoin d’une partie de la capacité de production du pays pour accomplir ses fonctions, il a aussi terriblement besoin de surveillance. Et il doit être réprimandé lorsqu’au lieu d’être une institution au service du bien commun, il s’est fait le serviteur, le valet de la tyrannie financière.
Le grand désordre moderne, qui s’est développé comme un cancer formidable pendant que de mer- veilleux progrès dans la production auraient dû af- franchir les hommes des soucis matériels, c’est qu’on a tout référé à l’argent, comme à une réalité. C’est d’avoir laissé à des individus le droit de réglementer les conditions de l’argent, non pas en comptables de réalités, mais en fonction de leurs propres profits et de la consolidation de leur pouvoir despotique sur la vie économique tout entière.
L’argent né avec la production
Il est une autre occasion, moins citée et pourtant bien intéressante, où Jésus eut affaire avec l’impôt. Et cette fois-là, il ne s’agissait pas d’un tribut au vain- queur, mais d’un impôt établi par la nation juive elle- même. (Matthieu 17, 24-36.) Les percepteurs de cette
taxe vinrent trouver saint Pierre et lui demandèrent:
«Votre maître (Jésus) ne paie-t-il pas le didrachme de l’impôt?» Jésus dit à Pierre: «Va à la mer, tire le premier poisson qui montera, ouvre-le; tu trouveras dans son ventre un statère, et tu le donneras aux per- cepteurs pour toi et pour moi.» Pierre, pêcheur de son métier, se tira très bien d’affaire. Cette fois-là, l’argent naquit avec la produc- tion. Le gouvernement ne peut faire de miracle, mais il peut très bien ordonner le système moné- taire de sorte que l’argent soit basé sur la produc- tion, en rapport avec la production. Faire chiffrer la capacité de production du pays, et faire chiffrer en conséquence les moyens de paiement pour les deux secteurs: privé et public. Ce serait plus conforme au bien commun que d’abandonner ce contrôle de l’argent et du crédit à l’arbitraire des grands-prêtres de Mammon.
«Les contrôleurs de l’argent et du crédit sont devenus les maîtres de nos vies, et personne ne peut plus respirer sans leur permission» (Pie XI, en- cyclique Quadragesimo Anno), en autant seulement qu’ils le permettent. Nous refusons cette dictature implacable de Mammon. Nous condamnons la déchéance de César. Nous ne reconnaissons pas à un César «déchu de ses nobles fonctions» le droit de dépouiller les individus et les familles pour Mammon, ni pour se conformer aux règlements à base de cupidité et de fausseté de Mammon.
La dictature de Mammon est ennemie à la fois de César et de Dieu, de la personne humaine créée par Dieu, de la famille instituée par Dieu. Vers Demain, avec sa solution de la Démocratie économique, travaille à se libérer de cette dicta- ture. En même temps, il se trouve à travailler pour libérer César de son assujettissement. À ce titre, il est à l’avant de ceux qui, dans le concret, sur la terre des hommes, veulent rendre à César ce qui lui appartient, à la personne créée à l’image de Dieu ce qui lui appartient, à la famille instituée par Dieu ce qui lui appartient, à Dieu ce qui appartient à Dieu.
Une chose n’appartient pas à César
du seul fait qu’il la demande.
Les droits de César sont limités par
les droits prioritaires de la personne.
La personne humaine appartient à Dieu